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Moyen-orient

Le Sinaï avive les tensions entre Israël et l'Égypte post-Moubarak

Vidéo par Sandrina GOMES

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 21/08/2011

Accusées par l'État hébreu de négliger la sécurisation de la région du Sinaï, les autorités du Caire ont décidé de rappeler leur ambassadeur à Tel Aviv. Un incident diplomatique qui marque un tournant dans les relations israélo-égyptiennes.

La triple attaque qui a frappé jeudi la station balnéaire d'Eilat, dans le sud d'Israël, n'a pas seulement provoqué une nouvelle spirale de violences entre Palestiniens et Israéliens : elle a aussi déclenché la première crise diplomatique ouverte entre Israël et l’Égypte depuis la chute d'Hosni Moubarak, il y a six mois. Ulcéré par les accusations de l'État hébreu et la mort d'au moins trois membres de ses forces de sécurité lors d'un raid aérien mené par Tsahal en représailles, Le Caire a annoncé le rappel de son ambassadeur à Tel Aviv - une première depuis 11 ans - et a convoqué l'ambassadeur israélien en Égypte.

Selon Israël, les responsables de l'attentat d'Eilat, qui n'a pas été revendiqué, sont des Palestiniens de la bande de Gaza qui ont profité de l'absence de contrôle exercé par les autorités égyptiennes dans le Sinaï pour traverser cette région et rejoindre le nord d'Eilat. Après ces attaques, la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, a pressé l'Égypte de sécuriser cette région. Les autorités du Caire ont quant à elles dénoncé "les déclarations hâtives et regrettables formulées à l'encontre de l'Égypte". Elles attendent à présent des excuses du gouvernement israélien et réclament une enquête sur la mort des membres des forces de sécurité, un incident qui constitue "une entorse à l'accord de paix" avec Israël.

Nouvelle phase

Avec la chute du régime d'Hosni Moubarak, les relations israélo-égyptiennes sont entrées dans une nouvelle phase. Le Caire a par exemple allégé le blocus sur Gaza en ouvrant partiellement le point de passage de Rafah et souhaite rétablir des relations diplomatiques avec l'Iran. "La première crise entre Israël et l'Égypte depuis la chute d'Hosni Moubarak s'ouvre devant nous. Une crise qui, si elle n'est pas résolue immédiatement et de manière intelligente, peut entraîner une dégradation de la nature des relations entre les deux pays", mettait en garde, samedi matin, un éditorialiste du quotidien israélien Haaretz.

Samedi après-midi, les autorités israéliennes ont voulu jouer l'apaisement. Le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak, a ordonné l'ouverture d'une enquête sur les circonstances de l'incident et a "regretté" la mort des policiers égyptiens. Une position jugée toutefois "insuffisante" par les autorités du Caire, qui tiennent une réunion de crise quotidienne depuis vendredi. Selon une source anonyme israélienne, le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait lui aussi entamé des consultations sur le sujet avec ses ministres.

En jeu dans cette crise, le contrôle de la région de la péninsule du Sinaï. Peuplée de tribus bédouines, cette zone désertique et sous-développée est réputée pour être un lieu de trafics et d'activités illégales, la contrebande étant d'autant plus importante que la bande de Gaza frontalière est soumise à un blocus israélien depuis 2007. Le Sinaï est aussi, depuis des décennies, un foyer d'islamisme rigoriste.

"Le Sinaï est une région bédouine, très traditionnaliste, éloignée de la modernité, explique Mathieu Guidère, spécialiste du monde arabe et auteur de "Le choc des révolutions arabes". Il existe depuis des années un fort activisme mais, jusqu'à présent, il n'y avait pas de groupes armés structurés ou organisés."

"On ne peut pas dire que les Bédouins protègent les islamistes, mais ils ne vont pas livrer ceux qui sont souvent, d'une manière ou d'une autre, membre de leur famille à des autorités qu'ils ne jugent pas crédibles", ajoute-t-il.

Al-Qaïda dans la péninsule sinaïque

Au moment de la chute du président Moubarak, la police égyptienne, assimilée à l'ancien régime, s'est quasiment évanouie de la région du Sinaï. L'armée, désormais garante à la fois de l'ordre social et de la révolution, n'intervient que pour protéger certaines infrastructures ou biens de l'État. "On peut dire que par la force des choses, le contrôle sur cette région est très lâche", confirme Mathieu Guidère. Une situation qui a sans doute encouragé les activités illégales. Selon le New York Times, la contrebande de voitures a explosé entre l'Égypte et la bande de Gaza depuis la révolution, obligeant le Hamas à limiter il y a quelques semaines les importations vers Gaza à 30 véhicules par semaine.

Peu après le départ du "raïs", les Égyptiens ont aussi découvert l'ampleur des relations économiques entre Le Caire et Israël, l'Égypte vendant du gaz à l'État hébreu (un contrat portant sur une période de 15 ans, et sur un montant de 2,5 milliards de dollars, a par exemple été signé entre les deux États en 2005). Dans le Sinaï, la réaction ne s'est pas faite attendre : l'oléoduc qui traverse la région a été attaqué à cinq reprises au cours des derniers mois, provoquant une cessation des livraisons.

D'autres attaques ont visé les rares patrouilles de police égyptienne circulant dans la région. Fin juillet, une centaine d'hommes cagoulés et lourdement armés s'en sont pris à l'un des commissariats d'Al-Arish, la principale ville du Sinaï, tuant au moins cinq personnes et en blessant une trentaine d’autres. "Ces hommes ont distribué dans le Sinaï des communiqués dans lesquels ils se présentent comme l'organisation d'Al-Qaïda dans la péninsule sinaïque, précise Mathieu Guidère. C'est la première fois que l'on entend parler d'une telle organisation mais il n'y a pas eu d'acte d'allégeance ou de reconnaissance de la part d'Al-Qaïda. Ce groupe a simplement un programme et des objectifs conformes à ceux d'Al-Qaïda."

"Le peuple égyptien a son mot à dire"

Après l'attaque du commissariat d'Al-Arish, Le Caire a mobilisé des troupes dans une vaste offensive destinée à reprendre le contrôle du Nord-Sinaï. À partir du 12 août, des chars égyptiens ont été déployés, avec l'accord de l'État hébreu, autour des villes d'Al-Arish, de Rafah et de Cheikh Zouweid, une zone démilitarisée depuis la signature de l'accord de paix israélo-égyptien de 1979. "Les forces de sécurité égyptiennes ont tout à fait la capacité de monter une action de ratissage, d'arrêter les quelques dizaines de militants islamistes et de protéger l'essentiel des infrastructures, assure Mathieu Guidère. Mais l'enjeu se joue sur le long terme. Est-ce que les populations locales vont adhérer au projet du futur gouvernement ?"

En accusant Le Caire de laisser prospérer le terrorisme dans le Sinaï et en tuant des policiers lors d'une contre-attaque dans le secteur de Rafah le 18 août, l'État hébreu a provoqué la colère des autorités égyptiennes mais aussi de la population, dont une partie appelle à réviser les accords de Camp David. Des centaines de personnes ont manifesté vendredi soir, puis de nouveau samedi soir, devant l'ambassade israélienne au Caire. Acclamé par la foule, un homme a retiré le drapeau israélien flottant en haut de l'immeuble pour y hisser, à la place, le drapeau égyptien.

"Au plus haut niveau, les deux États sont conscients qu'ils n'ont aucun intérêt à toucher aux accords de paix qui les lient, indique toutefois Mathieu Guidère. Mais désormais, les relations entre les deux pays ne peuvent plus être gérées directement entre le chef des renseignements israéliens et le chef des renseignements égyptiens. Le peuple a son mot à dire."

 

 

Première publication : 20/08/2011

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