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Afrique

L'Occident doit-il craindre une Constitution d'inspiration islamique en Libye ?

©

Vidéo par France 2 , Alice DARFEUILLE

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 24/10/2011

Alors qu'il proclamait la "libération" de la Libye, le chef du Conseil national de transition a répété, dimanche, que la législation du pays serait fondée sur la charia. De quoi susciter l'inquiétude des Occidentaux ? Pas sûr...

Trois jours après la mort de Moummar Kadhafi, les nouvelles autorités libyennes ont proclamé, le 23 octobre, la "libération" du pays, ouvrant la voie à la formation d'un gouvernement de transition après 42 ans d'un règne sans partage du défunt "Guide de la révolution".

À cette occasion, le chef du Conseil national de transition (CNT), Moustapha Abdeljalil, a répété que l’islam serait la principale source d'inspiration de la nouvelle Constitution du pays, comme sous l'ère Kadhafi. En septembre déjà, le numéro un du CNT avait toutefois tenu à préciser que le texte aurait un caractère "modéré". "Nous n'accepterons aucune idéologie extrémiste de droite ou de gauche, avait-t-il alors déclaré. Nous sommes un peuple musulman, à l'islam modéré, et nous allons rester sur cette voie." À cette époque, FRANCE 24 avait alors interrogé des spécialistes du monde arabe sur les craintes que pouvaient susciter de tels propos.

Mahmoud Jibril, numéro deux du CNT.

S’il a voulu s’appliquer à convaincre que son pays ne serait pas le nouveau foyer islamiste de l'Afrique du Nord, Moustapha Abdeljalil, ancien ministre de la Justice de Mouammar Kadhafi (2007-2011), peine à convaincre les dirigeants occidentaux ? Observateur attentif de l’évolution de la situation dans le pays, l'ONU a enjoint le CNT de donner plus de poids à l’égalité entre les sexes dans la future Constitution.

Un islam modéré et ouvert

Ces réserves émises par l’Occident à propos de la création d’un État islamique en Libye sont-elles pour autant justifiées ? La société libyenne est, certes, conservatrice et religieuse, mais de là à s’inquiéter d’un péril islamiste, il faut savoir raison garder, estime Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes. "Placer l'islam - une valeur refuge pour un peuple longtemps opprimé - au cœur des lois n’a pas de quoi alarmer", explique-t-il.

Il y a deux raisons à cela, poursuit le spécialiste. D’une part, les propos  du numéro un du CNT s'apparentent moins à un programme politique qu'à un discours de façade, somme toute assez vague. D’autre part, la pratique d’un islam modéré et ouvert réunit la grande majorité des Libyens, estime-t-il. "La déclaration du président du CNT ne devrait pas être une source d’inquiétude outre mesure. En Libye, les musulmans sont des hommes pieux, rarement enclins à pratiquer un islam intolérant et violent", développe-t-il.

Différentes lectures de la charia

En Occident pourtant, le mot "charia" véhicule bien des clichés. Souvent associé dans l’imaginaire collectif à un système politique basé sur une application stricte de la loi coranique, "l’État islamique" inspire la méfiance. "Les gens confondent encore ‘État islamique’ et ‘État islamiste’", déplore Antoine Basbous. Or, il existe différentes lectures de la charia selon le pays où l’on se trouve.

"De nombreux pays musulmans ont en effet instauré la loi islamique, mais en l’appliquant à des degrés divers, et parfois pas du tout", renchérit pour sa part Sylvain Attal, spécialiste de politique internationale à FRANCE 24. "Le Pakistan et l’Afghanistan sont hors catégorie. En Iran par exemple, où la République est islamique, on ne coupe pas la main des voleurs et les cas de lapidation de femme sont rares, même s’ils ne sont pas exclus". Et Antoine Basbous de poursuivre : "Il existe aussi un modèle d’islam modéré en Turquie, un pays qui insiste sur l’intégration des femmes dans la vie politique. Tout est question de regard humain sur un texte sacré", analyse le spécialiste.

"La boîte de Pandore est ouverte"

Reste à savoir si la composante islamiste, importante au sein des nouvelles autorités, aura un quelconque impact sur la rédaction de la future Constitution. L’influence de charismatiques chefs militaires comme Abdelhakim Belhadj ou Ismaïl Sallabi - deux personnages qui ont été en première ligne sur le terrain durant le conflit et djihadistes notoires - inquiète.

"Ne soyons pas dupes, la boîte de Pandore est ouverte. Il est assez inquiétant de voir ce genre de personnalités rôder autour du pouvoir. Quelle lecture de la charia vont-ils vouloir imposer ? Sauront-ils rester modérés ?", s’interroge Didier Billion, spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Reconnaissance des islamistes ?

Jusqu’ici cependant, les islamistes anti-kadhafistes n'ont pas donné de véritables raisons de s'inquiéter. Au contraire, ils ont même toujours donné l'impression de vouloir ménager leurs alliés occidentaux. "La future Libye sera reconnaissante aux pays de la coalition de l’avoir aidée à renverser Kadhafi. Même les islamistes sont conscients que sans Nicolas Sarkozy, sans les raids aériens de l’Otan, le 'Guide' libyen aurait sûrement maté la révolte", relève Antoine Basbous.

À savoir alors si cette "reconnaissance" envers les forces de la coalition perdurera. C’est là toute la question, selon Didier Billion. "Les enjeux stratégiques et économiques qui vont se jouer prochainement peuvent aussi changer la donne pour le pouvoir en place. La realpolitik libyenne pourrait ainsi reprendre le dessus plus rapidement qu’on ne le croit." Un avis que nuance toutefois Antoine Basbous. "La renaissance démocratique de la Libye est un défi immense et complexe, mais peut-être pas irréalisable. Il faut que le peuple libyen reparte de zéro, crée des partis politiques, une presse libre… Il y aura donc certes des bosses sur la route, mais si la Turquie a pu réussir à instaurer une démocratie islamique, pourquoi la Libye n'y parviendrait-elle pas un jour ?", conclut celui-ci.

Première publication : 15/09/2011

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