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Afrique

"Dans les geôles de l’après-Kadhafi, la situation est très critique"

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 13/10/2011

Amnesty International a publié ce jeudi un rapport sur les violences infligées aux prisonniers libyens. Décryptage du document avec Samira Bouslama, l'une des auteurs partie enquêter durant cinq semaines dans les geôles libyennes.

Dans un rapport de 27 pages rendu public ce jeudi, l’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty International dresse un constat accablant des violences perpétrées par les combattants anti-Kadhafi à l’égard des détenus soupçonnés de loyauté envers l'ancien Guide libyen.

Après avoir accusé, dans un précédent rapport, Mouammar Kadhafi de crimes contre l’humanité, Amnesty International s’en prend donc cette fois-ci aux "révolutionnaires" libyens - affiliés ou non au Conseil national de transition (CNT), l'organe chargé de mettre en place le gouvernement provisoire. Selon l'ONG, ces opposants au régime déchu ont multiplié ces derniers mois les arrestations arbitraires et infligé aux prisonniers des actes de tortures, le plus souvent à titre punitif.

Co-auteure du rapport intitulé "Detention Abuses Staining the New Libya" ("La Libye nouvelle entachée par des détentions abusives"), Samira Bouslama, a accepté de répondre aux questions de France24.

Quelles sont les raisons qui ont mené Amnesty International à mener ces investigations dans la Libye post-Kadhafi ?

Samira Bouslama : Tout a commencé à la chute de Benghazi, [première ville tombée aux mains des opposants à Mouammar Kadhafi il y a six mois, NDLR]. Nous avions recueilli sur place des témoignages de personnes qui affirmaient avoir été détenues puis libérées. Elles nous certifiaient avoir été maltraitées par des "révolutionnaires". Nous avons ensuite reçu des coups de fil de familles, sans nouvelles de leurs proches. Selon elles, tous avaient été arrêtés, sans explication, de manière arbitraire, par des rebelles qui les accusaient de soutenir le régime de Kadhafi.

Il nous a donc paru évident de vérifier ces allégations en nous rendant dans des centres pénitenciaires du pays. Après de longues négociations, le ministère de la Justice nous a finalement autorisés à pénétrer dans certaines prisons du pays. Avec plusieurs collègues, nous avons donc visité une dizaine de geôles à Tripoli, Benghazi, Zawiya, et Misrata dans la période du 18 août au 21 septembre 2011 et parlé à près de 300 prisonniers.

Presque partout la situation est très critique. Aucun des prisonniers rencontrés par moi-même ou mes collègues n’avait encore été présenté à un juge. Ils avaient été arrêtés ou enlevés selon des listes pré-établies par des brigades armées, puis placés en détention et parfois passés à tabac, bien loin de tout contrôle du ministère de la Justice.

Vous attendiez-vous à de tels abus ?

S. B : Au regard de la situation encore extrêmement précaire en Libye, de l’instabilité politique et de la prolifération des armes, il faut être honnête : je ne m’attendais pas à me retrouver face à un modèle carcéral exemplaire. On se doutait que des violations des droits de l’Homme devaient être monnaie courante.

La plupart de ces "tortionnaires" sont des sans-grade, des opposants qui affirment être des "révolutionnaires" indépendants. Ils font partie de milices, de groupes armés et une majorité d’entre eux ne reconnaît pas l’autorité du CNT. Ils s’autoproclament directeurs de prison, gardiens… Et gèrent les centres pénitentiaires sans coordination avec le CNT.

Ils ne se considèrent même pas comme des "tortionnaires". Ils pensent que leur action "punitive" est juste et justifiée. Pour eux, seul le régime de Mouammar Kadhafi est coupable d’exactions. Pourtant, leurs méthodes sont tout aussi barbares : électrochocs, passages à tabac, coups de fouet…

Vous soulignez dans votre rapport que les personnes originaires d’Afrique subsaharienne sont victimes d’actes de torture plus violents que le reste des prisonniers…

S.B : En effet, parmi les milliers de personnes arrêtées depuis la chute de Tripoli fin août, beaucoup sont des Libyens à la peau noire ou des Africains sub-sahariens. La plupart d'entre eux ont été accusés - sans preuves - d’être des mercenaires ayant combattu aux côtés des forces de l'ancien Guide. Leurs geôliers leur réservent un "traitement spécial" : c’est-à-dire un passage à tabac d’une violence telle que la personne finit par avouer tout et n’importe quoi.

Beaucoup ont été arrêtés à des postes de contrôle voire même dans des hôpitaux ou chez eux.  Un des hommes que j’ai rencontré [cité dans le rapport, NDLR] a expliqué avoir "avoué" être un mercenaire après avoir été frappé deux jours durant.

Constater ces actes de torture, est-ce mettre en évidence l’échec du CNT ?

S.B : Nous avons tout à fait conscience de la difficulté de la mise en place d’une transition démocratique sans bavure. Le CNT doit faire face à de nombreux obstacles aujourd’hui. Mais notre rôle est de les rappeler à l’ordre en ce qui concerne le respect des droits humains. Nous ne les critiquons pas, nous leur demandons de tout mettre en œuvre pour établir de nouvelles normes judiciaires. Nous leur demandons de mener des investigations claires et objectives, de mieux superviser les centres de détention et de traduire devant la justice les présumés criminels de guerre.

Aujourd’hui, la publication de ce rapport dérange sûrement le Conseil national de transition parce qu’elle ternit considérablement son image. Le CNT a toujours combattu le régime de Kadhafi au nom des droits de l’Homme et des libertés. Mettre en lumière ces violations quotidiennes et banalisées reviendrait presque à dire que le nouveau régime ne vaut pas vraiment mieux que l’ancien.

Toutefois, le CNT s’est engagé à changer la donne : il a promis de faire son possible pour garantir la protection de tous les prisonniers. Nous verrons bien…

Première publication : 13/10/2011

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