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Afrique

À quoi jouent les Frères musulmans ?

Texte par Amara MAKHOUL-YATIM

Dernière modification : 24/11/2011

Alors qu'ils comptaient parmi les instigateurs du mouvement de révolte qui agite de nouveau l’Égypte depuis vendredi, les Frères musulmans semblent s'en désolidariser pour dialoguer avec le gouvernement. Quelle est leur stratégie ? Décryptage.

Plusieurs milliers d’Egyptiens occupaient toujours la place Tahrir mercredi 23 novembre. Refusant de croire aux promesses du maréchal Tantaoui, qui dirige le pays depuis la chute d'Hosni Moubarak en février, ils continuent de réclamer le départ de l’armée, au pouvoir. Mardi, dans une allocution télévisée, le chef du Conseil suprême des forces armées (CSFA) s’est pourtant engagé à remettre le pouvoir à un président élu d’ici à la mi-2012 et s'est dit prêt à procéder à son transfert immédiat si un éventuel référendum en décidait ainsi.

"Le Coran est notre Constitution"

Créée en 1928 par Hassan al-Banna (1906-1949), grand-père maternel du théologien controversé Tariq Ramadan, la confrérie des Frères musulmans naît au crépuscule de la colonisation britannique en Égypte, afin de lutter contre "l’emprise laïque occidentale et l’imitation aveugle du modèle européen".

Aux aspirations nationalistes de ceux qui réclament le départ des Européens, les Frères opposent un slogan toujours en vigueur : "Le Coran est notre Constitution." Leur objectif est, à ce jour, inchangé : instaurer un État islamique fondé sur l’application de la charia.

Sous Hosni Moubarak, les Frères musulmans étaient officiellement interdits dans le pays, mais tolérés dans les faits. 

A cinq jours des élections législatives qui doivent se dérouler le 28 novembre, la place Tahrir renoue donc avec l’ébullition qui était la sienne durant les jours qui ont précédé la chute de l'ex-raïs. Au moins trente personnes ont péri dans des affrontements avec l’armée et la police ces derniers jours.

Fait pour le moins surprenant, alors qu’ils comptaient parmi les partis à l’origine de cette nouvelle mobilisation, les Frères musulmans ont finalement décidé de calmer le jeu. Appelant à l’apaisement, ils ont renoncé à participer au grand rassemblement auquel plusieurs formations politiques avaient appelé mardi, préférant accepter l’offre de dialogue formulée par l’armée.

"La situation a besoin de calme et de dialogue. Plus le nombre de manifestants grandit, plus il y aura de tensions", a justifié Saad al-Katany, secrétaire général du Parti de la liberté et de la justice, issu de la confrérie et qui a été créé le 30 avril dernier.

Maintenir une "pression limitée" sur les militaires

Paradoxale de prime abord, cette attitude démontre en fait que les Frères musulmans tentent de jouer sur deux tableaux, dans le cadre de cette nouvelle crise qui secoue l'Egypte. Si ceux-ci prônent d'un côté l’apaisement, c'est parce qu'ils craignent que la situation ne leur échappe, une violence généralisée pouvant compromettre la tenue du scrutin du 28 novembre. "L’une des préoccupations des Frères est de maintenir les législatives puisqu'ils sont favoris", décrypte ainsi Eberhard Kienle, spécialiste du Moyen-Orient et directeur de recherche au CNRS.

Des frères qui entendent d’autant moins assister à un report du scrutin qu’ils travaillent depuis plusieurs mois à se frayer un chemin vers le pouvoir. Bien avant la fin de la révolution de janvier dernier, en effet, ils avaient déjà pris contact avec l’armée pour tenter de passer un accord avec elle en vue de l’après-Moubarak.

Mais s'ils restent du côté de la contestation, c'est pour maintenir la pression sur le pouvoir militaire, afin que celui-ci revienne sur un texte-clé pour l’avenir du pays : la charte de principe constitutionnel. Son amendement, réclamé à l'origine par les groupes libéraux et laïcs, pourrait en effet limiter la marge de manœuvre de la commission qui sera issue du prochain Parlement, pour rédiger une nouvelle Constitution. Or, il est crucial pour les Frères que le projet soit amendé afin qu'ils puissent imprimer leur griffe dans le futur texte s'ils dominent la prochaine assemblée - comme ils s'y attendent.

"Les Frères cherchent en fait à exercer une pression limitée sur les militaires, sans pour autant compromettre les législatives, où ils s’attendent à réaliser un bon score", explique Eberhard Kienle.

Une confrérie divisée

Reste que la stratégie choisie par les Frères est peut-être aussi le reflet des dissensions qui travaillent le Parti de la liberté et de la justice, entre modernistes et conservateurs.
La confrérie, créée en 1928 par Hassan al-Banna, présente aujourd’hui en effet un visage "très divisé". "Les Frères ont du mal à s’accorder sur une ligne politique commune", reprend Eberhard Kienle. "Les divisions sont multiples. Générationnelles certes, mais aussi politiques avec d’un côté les membres du ‘Majliss al-Choura’ [Le parlement des Frères musulmans, un organe interne à la confrérie, NDLR], attachés à une ligne conservatrice, et de l’autre des éléments que l’on pourrait qualifier de progressistes, qui sont pour une ouverture du parti".

 

Première publication : 23/11/2011

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