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FRANCE

Gratte-ciel : Paris doit-elle passer son tour ?

Texte par Julien PEYRON

Dernière modification : 23/12/2011

Est-il encore possible de réaliser de grands projets architecturaux à Paris ? Au nom de la préservation du patrimoine, beaucoup s’opposent à ceux de la Mairie, qui prévoit de bâtir de nouveaux gratte-ciel.

Célébrée dans le monde entier pour ses immeubles haussmanniens, ses hôtels particuliers et sa tour Eiffel, Paris a été le terrain de jeu de très grands architectes du passé. Mais cette profusion de bâtiments anciens, combinée à l’étroitesse du territoire parisien, semble priver leurs successeurs d’y bâtir les grands édifices du XXIe siècle. Au point de faire naître une question : est-il désormais impossible de réaliser un projet architectural majeur intra-muros ? Même cantonnés à la périphérie, les récents projets de l’équipe municipale suscitent l’ire des riverains et de nombre d’opposants qui lui reprochent de trahir l’âme de la ville.

Au cœur des débats ces derniers temps : le retour des gratte-ciel dans le ciel de la capitale et notamment le projet d’une tour de forme pyramidale porte de Versailles, dans le XVe arrondissement. C’est sur un terrain sans charme, coincé entre le périphérique et le boulevard Victor (l'un des boulevards des maréchaux), que doit pousser l'immeuble. Mais de nombreux Parisiens ont d’ores et déjà fait connaître leur opposition au projet, inquiets de voir s’ajouter un nouveau sommet au vénérable panorama de la ville. Quant aux habitants du quartier, ils ont monté des associations pour signifier leur refus de vivre à l’ombre de l'édifice.

La tour Montparnasse, "une cicatrice" sur le visage de Paris

Patrice Maire est l’un de ces résidents en colère. A la tête de l’association "Monts14, contre la Tour Triangle", il ne comprend pas cette fascination pour les gratte-ciel. "On nous accuse de ne pas être modernes, mais les tours ce n’est pas moderne, on en construit depuis cent ans. Celles d’aujourd’hui sont juste un peu plus biscornues qu’à l’époque."

Patrice Maire a monté un comité de défense du "Paris authentique" qui, selon lui, se réduit comme peau de chagrin. Il craint qu’un jour il faille réserver sa place pour visiter le vieux Paris, encerclé de bâtiments modernes. "Regardez la tour Montparnasse, sa construction a été une grande erreur. On a détruit des ateliers d’artistes, favorisant le déclin d’un quartier qui était auparavant l’un des plus dynamiques de la ville", lance-t-il, reprenant ainsi l’un des arguments phares des "anti-tours", qui qualifient de "cicatrice" l'immeuble le plus haut de Paris.

La tour Triangle doit être inaugurée en 2017 à la porte de Versailles, dans le XVe arrondissement de Paris. © Herzog & de Meuron

La première adjointe au maire, Anne Hidalgo, connaît bien les positions de ceux qui se présentent comme les défenseurs du vieux Paris. "On ne transforme pas Paris sans engendrer de grandes controverses, voyez les débats qu’a entraîné en son temps la construction de la tour Eiffel", rétorque à ses détracteurs celle qui est pressentie pour briguer la succession de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris, en 2014. Elle a participé à des dizaines de réunion publiques, ces dernières années, pour convaincre la population du bien-fondé de sa vision. "Nous avons hérité d’un patrimoine magnifique, d’un bijou qu’on doit protéger. Mais il faut également inventer le patrimoine du XXIe siècle", se défend-elle.

"Touche pas à ma ville"

Certains sont cependant parvenus à construire de grands édifices dans Paris sans s’attirer les foudres de la population. C’est le cas de Dominique Perrault, l’architecte qui a notamment réalisé la Bibliothèque nationale de France (BNF), sur les bords de Seine, dans le XIIIe arrondissement. "Il y a une inquiétante diabolisation de la modernité et cela se ressent dans les difficultés qu’on rencontre pour transformer la capitale", assure toutefois celui dont les équipes travaillent actuellement à la construction de deux tours en plein cœur de Vienne, la capitale autrichienne. "Il est pourtant inéluctable que des immeubles, qui n’ont pas la forme d’un ilot haussmannien, apparaissent un jour dans le paysage parisien", prédit-il.

Déçu de la "frilosité" des Parisiens et de ceux qu’il surnomme les "Touche pas à ma ville", Dominique Perrault réfute par ailleurs l’argument de la tour Montparnasse. "Cette tour isolée, au lieu de la détruire, il faudrait en construire d’autres autour, pour constituer une famille. C’est le côté célibataire de la tour qui est détestable." Il déplore également que les stars actuelles de l’architecture n’aient pas pu laisser leur empreinte à Paris comme ils l’ont fait dans de nombreuses capitales européennes. "C’est étrange qu'à Paris les réalisations des grands architectes soient bien en deçà de ce qu’ils font ailleurs. La cinémathèque de Frank Gehry est loin d’être l’une de ses œuvres majeures, tout comme le bâtiment d’Herzog, rue des Suisses à Paris, n'est qu'une petite chose", regrette-t-il. "Sans doute est-ce dû à un environnement administratif et psychologique peu propice à la création..."

La Bibliothèque nationale de France (BNF) est l’œuvre de l’architecte français Dominique Perrault, pour qui "une ville moderne se caractérise par sa diversité". © Creative Commons

Relancer la création architecturale à Paris, tel est justement l’objectif que s’est défini la mairie, bien décidée à laisser son empreinte dans la capitale. Mais du côté de l’opposition, on moque "le manque de souffle" de l’équipe en place. Philippe Goujon, député-maire UMP du XVe, se dit convaincu que le maire de Paris n’est pas "un bâtisseur". "On a finalement davantage construit sous les mandats de Jacques Chirac, comme le POPB [Palais omnisport de Paris Bercy, NDLR], la BNF ou encore l’Opéra Bastille. Quand on pense à un bâtiment de l’ère Delanoë qui traversera le siècle, je n’en vois pas", attaque-t-il, oubliant cependant de préciser que les projets de l’Opéra Bastille et de la BNF - communément appelée bibliothèque François Mitterrand - ont été initiés par l’ancien président socialiste…

Londres de nouveau lancée dans la course aux gratte-ciel

Vu de l’étranger, un tel débat pourrait prêter à sourire. Mais le futur de Paris interpelle également certains architectes d’outre-Manche. Ainsi, John Worthington, directeur de The Academy of Urbanism, basée à Londres, ne voit pas l’intérêt de construire des tours à l’intérieur du périphérique. "Ce qui est particulièrement remarquable à Paris, c’est le fait que la ville est très dense alors qu’il n’y a pratiquement pas d’immeubles de grande taille. Il est donc inutile d’y construire des tours pour y augmenter la densité. Quant à la construction d'un immeuble de grande hauteur, cela détruirait la 'skyline' [panorama, NDLR] dégagée qui permet, par endroit, d’embrasser d’un coup d’œil l’intégralité de la ville".

Paris ne fait-elle toutefois pas pâle figure à côté de sa "cousine" londonienne, où chaque jour s’activent des grues pour construire des gratte-ciel en plein cœur de la City ? Nombreux sont ceux qui demandent à la ville Lumière de se réveiller rapidement, sous peine de devenir une ville-musée, comme Venise. "Quand je vois Londres, la ville s’est dotée d’une nouvelle silhouette urbaine qui traduit sa vitalité autant que celle de sa population. Il n’y a pas de honte à transformer sa ville", plaide Dominique Perrault. Quant à Anne Hidalgo, si elle reconnaît que la capitale britannique brille par son dynamisme, celle-ci estime cependant qu’elle est le fruit d’une mono-activité - la finance -, une tendance qu’elle ne souhaite pas voir s’installer à Paris. "On n’a pas à rougir. Berlin et Londres font de belles choses en matière d’urbanisme et de dynamisme culturel, mais on ne peut pas appliquer à Paris le modèle des autres capitales. On regarde ce qui s’y passe et on crée notre propre modèle. Ainsi, je constate que beaucoup regardent ce que Paris invente et quand je me rends à l’étranger, les gens continuent de louer le dynamisme de notre ville."

Les grues s'activent dans la City de Londres, qui voit pousser les gratte-ciel à chaque coin de rue. © Creative Commons

Façonnée en grande partie au XIXe siècle, Paris ne s’est pas encore tout à fait projetée dans le XXIe siècle. La plupart des commentateurs - politiciens, architectes ou simples observateurs - s’accordent sur le fait que le débat devrait dépasser la frontière du périphérique et se tenir au niveau du Grand Paris. Un dossier qui était l’une des priorités du président de la République avant le début de la crise et qui est pour l’instant absent du débat en vue de la présidentielle. Quelles frontières et quelles architectures pour ce nouvel environnement ? "Tout reste à dessiner et à inventer", s’enthousiasme John Worthington, qui demande de l’audace : "Pourquoi pas une nouvelle Tour Eiffel à Saint-Denis ou à Marne-la-Vallée ?"

Photo principale : © Herzog & de Meuron

Première publication : 23/11/2011

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