Dernière modification : 25/11/2011 

- Élection présidentielle française - Nicolas Sarkozy - Politique française


Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy

L'Aparté revient avec Henri Guaino, qui se livre en toute confidentialité à Roselyne Febvre...

Roselyne FEBVRE.- Suite et fin. Dernière partie avec Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Vous avez - paraît-il - dit en 2007 à Nicolas Sarkozy : « Tu redonnes sens à ma vie. » En quoi vous a-t-il donné du sens ? Ou vous lui avez donné du sens à lui.

Henri GUAINO.- Enfin, c'était du sens à mon engagement en tout cas. La campagne qu'il a faite en 2007 était une campagne dont je rêvais depuis longtemps. C'est une campagne où on a réaffirmé que la politique pouvait quelque chose sur l'Histoire, sur les événements.

Roselyne FEBVRE.- Vous n'aviez pas eu cette impression avec Chirac en 1995 ? Où vous aviez été l'initiateur de cette fameuse fracture sociale. Qui s'est fracassée sur le mur d'une autre crise aussi parce que ça n'a pas été suivi d'effets.

Henri GUAINO.- Pas du tout. Non, non. La fracture sociale s'est fracassée sur le mur du renoncement et du reniement.

Roselyne FEBVRE.- De Jacques Chirac ? De la politique de Jacques Chirac ?

Henri GUAINO.- Oui. Bien sûr. La majorité de l'époque et le président de la République n'ont pas essayé de mettre en œuvre les propositions de la campagne.

Roselyne FEBVRE.- D'un certain Alain Juppé vous voulez dire ?

Henri GUAINO.- C'est le président de la République qui est élu sur la fracture sociale. C'est lui qui donne la direction. C'est lui qui donne du sens à la politique. Donc il n'a pas fait ce qu'il avait dit qu'il ferait pendant la campagne.

Roselyne FEBVRE.- Ce n'est pas le lot de tous les hommes politiques ?

Henri GUAINO.- Ce n'est pas ma conception de la politique. C'est vraiment tout à fait le contraire de ce que je pense. D'ailleurs Chirac l'avait dit. Je me souviens d'avoir remis cette formule dans un de ses textes entre les deux tours de la présidentielle : « Il y en a assez des promesses qu'on fait la veille des élections et qu'on renie dès le lendemain des élections. » Eh bien c'est exactement ce qu'il s'est passé. Ce n'est pas ma conception de la politique.

Roselyne FEBVRE.- Et Nicolas Sarkozy ? Jamais aucun renoncement ? « Je ne laisserai personne sur le bord de la route. »

Henri GUAINO.- C'est le Président du RSA. C'est le Président qui a relevé le minimum vieillesse. C'est le Président qui a maintenu envers et contre tout le pouvoir d'achat des minima sociaux. Alors ça paraît peu. On dit : « Il avait promis qu'il serait le Président du pouvoir d'achat. » Mais il l'a été parce que, dans des circonstances qui étaient parfaitement imprévisibles et tout à fait dramatiques, il n'a cessé de se battre pour que précisément le pouvoir d'achat des Français ne s'effondre pas et pour que les plus démunis ne soient pas les premières victimes de cette crise.

Roselyne FEBVRE.- Donc aucun renoncement avec Nicolas Sarkozy ?

Henri GUAINO.- Non, aucun renoncement sur les principes, sur la volonté, sur les valeurs. Regardez ce qu'il s'est passé ailleurs. Vous ne pouvez pas vous exonérer de ce regard extérieur parce que la crise, elle est européenne, elle est planétaire.

Roselyne FEBVRE.- Est-ce que souvent, quand vous l'avez entendu lire ce que vous aviez écrit, est-ce qu'il n'y a pas eu une sorte de frustration ? Je sais que vous n'aimez pas qu'on vous dise que vous êtes une plume mais vous faites vivre les idées.

Henri GUAINO.- Oui, c'est un engagement.

Roselyne FEBVRE.- Et c'est Nicolas Sarkozy qui les incarne. Qui les dit en tout cas.

Henri GUAINO.- Oui.

Roselyne FEBVRE.- Mais est-ce qu'il n'y a pas une forme de frustration en disant : « Mais j'aimerais mieux les dire moi-même, ces choses-là » ?

Henri GUAINO.- Non, non.

Roselyne FEBVRE.- A Versailles, il écrit : « J'ai changé. » C'est vous qui écrivez ça ?

Henri GUAINO.- Non. C'est lui, ça. Le discours de Versailles...

Roselyne FEBVRE.- Le « Français de sang mêlé », c'est vous ?

Henri GUAINO.- Je ne sais plus si c'est lui ou si c'est moi.

Roselyne FEBVRE.- Comment vous ne savez plus ?

Henri GUAINO.- Mais nous l'avons écrit ensemble parce que c'est un discours tellement personnel, qui met tellement en cause l'être dans son intimité profonde qu'il ne peut pas avoir été écrit par quelqu'un d'autre que celui qui va le prononcer. Nous l'avons travaillé ensemble et j'ai aidé à mettre en forme un certain nombre d'idées. L'idée de l'accoucheur dont nous parlions tout à l'heure est une idée qui, dans ce cas, est tout à fait juste puisqu'on aide à tirer de l'autre ce qu'il a au fond de lui. Mais c'est vraiment ce qu'il a au fond de lui. Ce discours aurait été ridicule sans cette sincérité, sans cette profondeur.

Roselyne FEBVRE.- Gauthier faisait tout à l'heure référence à cet « homme africain qui n'est pas entré dans l'Histoire ». On vous le reproche beaucoup et on sera condamné à vous le reprocher souvent. Est-ce que c'était une bourde ? C'était une erreur ? Une maladresse ?

Henri GUAINO.- Non.

Roselyne FEBVRE.- Non ?

Henri GUAINO.- Non, non. Non. Pourquoi faut-il toujours que les gens qui déclenchent des polémiques ridicules finissent par avoir raison ?

Roselyne FEBVRE.- On peut considérer que c'est blessant.

Henri GUAINO.- Mais c'est blessant pour qui ?

Roselyne FEBVRE.- Pour l'homme africain.

Henri GUAINO.- Ah bon ? Pourquoi ?

Roselyne FEBVRE.- De dire qu'il n'est pas entré dans l'Histoire.

Henri GUAINO.- Ah oui ? Parce que l'Afrique est maîtresse de sa propre Histoire ? Parce que tout va bien ? Parce que les Africains décident de leur destin depuis des siècles ? Vous ne croyez pas qu'on a décidé beaucoup à leur place ?
Aujourd'hui encore, beaucoup de gens décident à leur place. C'est scandaleux de dire ça ? C'est honteux de dire ça ? Personne n'a dit qu'ils n'avaient pas d'Histoire. J'ai dit qu'ils n'étaient pas les acteurs de leur propre Histoire.
Je me souviens d'une phrase tout à fait similaire, qui m'a inspiré d'ailleurs, d'Aimé Césaire qui dit, dans le Discours sur le colonialisme : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'Histoire. » C'est blessant ? Non, je trouve que c'est tout le contraire.
Vous savez, les références du discours, elles venaient non pas des anthropologues racistes européens du XIXe siècle ou des années 1920, elles venaient des poètes et des écrivains africains du XXe siècle : Aimé Césaire, Senghor. Elles venaient aussi de l'autobiographie de Nelson Mandela. Ce sont évidemment des gens qui n'aiment pas l'Afrique ! Enfin, c'est ridicule ! On m'a aussi reproché d'avoir parlé de ce monde traditionnel de l'Afrique où tout recommence toujours. C'est exactement ce que Nelson Mandela raconte à propos de son enfance. Il dit : « Dans mon village où tout recommençait toujours, où les fils faisaient la même chose que leur père, où les filles faisaient la même chose que leur mère. » Ça n'était pas un jugement de valeur, c'était des mots pour essayer de comprendre ce que l'Afrique avait au fond d'elle-même et qui l'empêchait parfois de prendre en main son destin. Voilà.

Roselyne FEBVRE.- On a bien compris.

Henri GUAINO.- Le discours, c'était un appel à prendre en main son destin et à l'aider à prendre en main son destin. En quoi était-ce blessant ?

Roselyne FEBVRE.- L'Histoire avec un grand H, c'est votre passion depuis quand ? Qu'est-ce qui vous a amené à cette passion pour l'Histoire ?

Henri GUAINO.- D'abord ce n'est pas ma seule passion dans la vie, je vous rassure. Je suis passionné par l'Histoire, je suis passionné par la poésie, je suis passionné par la philosophie, je suis passionné par les sciences, je suis passionné par l'économie, enfin je suis passionné par beaucoup de choses. L'Histoire est une de mes passions.

Roselyne FEBVRE.- Non mais est-ce qu'en comprenant l'Histoire on peut comprendre mieux son présent ou son avenir ?

Henri GUAINO.- Ah, je crois que c'est aussi vrai pour une nation, pour un peuple que pour une personne. D'ailleurs, quand quelqu'un se sent mal, que fait-on ? On l'allonge sur un divan et on lui demande de raconter son histoire. Toute personne qui est en désaccord avec sa propre histoire, qui est dans l'ignorance ou dans l'occultation de sa propre histoire est en général très mal dans sa peau.

Roselyne FEBVRE.- Et c'est le passé qui repasse ?

Henri GUAINO.- Moi, je suis contre le fait que tout recommence toujours justement.

Roselyne FEBVRE.- Si on n'exhume pas son passé ?

Henri GUAINO.- On est condamné à en être prisonnier en réalité. Pour se libérer de son passé, il faut le regarder en face, il faut l'assumer et non pas l'occulter ou le refouler. Vous savez, il n'y a rien de pire que le retour du refoulé.

Roselyne FEBVRE.- Dans vos discours, il y a beaucoup de références historiques.

Henri GUAINO.- Oui.

Roselyne FEBVRE.- Dans les discours que vous écrivez pour Nicolas Sarkozy, est-ce qu'utiliser l'Histoire à des fins politiques ne revient pas à une forme de manipulation ?

Henri GUAINO.- Ecoutez, c'est une plaisanterie.

Roselyne FEBVRE.- Non, c'est une question.

Henri GUAINO.- Si, c'est une plaisanterie parce que l'Histoire appartient à tout le monde. Chacun en fait l'usage qu'il veut. Ce n'est pas une manipulation.

Roselyne FEBVRE.- Oui mais vous, vous en faites l'usage que vous voulez au service d'un homme : Nicolas Sarkozy.

Henri GUAINO.- Mais c'est normal. Vous aurez remarqué qu'un discours politique ou le discours d'un président de la République, ce n'est pas une conférence à la Sorbonne, ce n'est pas un cours. Donc moi, je visite l'Histoire de mon pays comme je l'entends. J'ai le droit d'aimer Napoléon, j'ai le droit d'aimer Richelieu, j'ai le droit d'aimer Clémenceau, j'ai le droit d'être injuste avec les uns ou les autres quand je lis l'Histoire, j'ai le droit d'être partial. C'est ça qui me constitue. De même que, en littérature, il y a des auteurs que j'aime et d'autres que je n'aime pas. Si j'enseignais la littérature, j'enseignerais avec impartialité les qualités des uns et des autres mais ce qui fait l'avis d'un homme, c'est le choix, c'est la partialité.

Roselyne FEBVRE.- Merci, Henri Guaino, d'être passé sur le plateau de France 24. On se retrouve la semaine prochaine avec un autre invité.


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