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Afrique

Abdelilah Benkirane ou la modération comme arme électorale

©

Vidéo par FRANCE 24

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 29/11/2011

La victoire aux législatives du parti islamiste Justice et développement (PJD), le 25 novembre au Maroc, a permis à son dirigeant Abdelilah Benkirane d'accéder au poste de Premier ministre. Portrait.

Abdelilah Benkirane aura eu raison des réticences de ses compatriotes envers les islamistes. À la tête du Parti justice et développement (PJD), qui a remporté 107 sièges sur 395 lors des législatives du 25 novembre, il a été nommé ce mardi Premier minsitre par le roi Mohammed VI. Le charismatique secrétaire général du parti islamique marocain, réputé pour ses prises de parole musclées à la télévision, aura fini par convaincre qu’il peut apporter de la nouveauté dans le jeu politique. Suite à la victoire de son parti, il déclarait sur FRANCE 24 qu'il défendrait "une démocratie contrôlée" et une "meilleure gouvernance".

Durant sa campagne, Abdelilah Benkirane s'est fait entendre de la bourgeoisie marocaine, plutôt laïque et progressiste, et peu habituée à faire confiance aux personnalités trop fougueuses. Fin octobre, il persuadait la Confédération générale des entreprises du Maroc que l’Islam est une religion libérale d'un point de vue économique, bien que soucieuse de la répartition équitable des richesses. Devant un parterre de femmes du Women’s Tribune, association qui œuvre à l’implication des femmes marocaines dans les sphères décisionnelles politiques, médiatiques et économiques, il a répété qu’il chercherait à éradiquer la corruption au sein de l’État, en désignant "aux postes de responsabilités des hommes et des femmes compétents et intègres".

Abdelilah Benkirane n’a pas tant cherché à se positionner sur des questions morales, qu’à se présenter comme l’homme providentiel pouvant régler les problèmes sociaux. “Des gens vous poseront encore et toujours les mêmes questions. Interdirez-vous les maillots de bain sur les plages ? Fermerez-vous les bars ? À tous ces gens, répondez que nous sommes candidats pour régler des problématiques beaucoup plus importantes comme le chômage, la santé, l’éducation et la justice”, expliquait-il aux têtes de liste de son parti, réunis à Rabat cet été (lire l'article de Tel Quel).

Les Morajaât, les "remises en question"

Peut-on dès lors décrire Abdelilah Benkirane comme un islamiste modéré ? Son passé laisserait penser le contraire. Dans les années 70 et 80, l'homme a fait ses premières armes politiques dans la Chabiba islamiya, une organisation clandestine islamiste réputée pour ses faits d’arme anti-socialistes. Dans les années 1980, deux séjours en prison, où la torture était une pratique courante, l'incitent à abandonner le dogme du terrorisme pour procéder à quelques "Morajaât" (remises en question) : il se persuade que toute action politique n’est utile que dans le cadre de l’État et de ses institutions.

L’expérience algérienne des années 90 le conforte dans l'idée que l’islamisme doit jouer le jeu de la démocratie. Son association “Al Jamaâ Al Islamiya”, fondée en 1981, s'associe à 200 autres organisations islamistes et change symboliquement de nom : elle devient le MUR (Mouvement unicité et réforme) en 1996. La porte des législatives s'ouvre peu après. Benkirane et son entourage rejoignent le "Mouvement populaire, constitutionnel et démocratique", une coquille politique vide existant depuis 1967, qui leur permet d'obtenir le droit de se présenter à une élection. Rebaptisé par la suite Parti justice et développement, le mouvement des islamistes remporte 9 sièges au Parlement en 1997.

Il cherche à intégrer un parti respectable et à se présenter aux élections. Ce sera le cas à la fin de la décennie 1990, lorsqu'il obtient du ministère de l’Intérieur l'autorisation que son parti, baptisé Parti justice et développement, puisse participer aux élections législatives. Le PJD remporte neuf sièges au Parlement en 1997.

Pour autant, Abdelilah Benkirane ne renie pas sa vision conservatrice et moraliste de l’organisation sociale. Au début des années 2000, il pousse une colère mémorable contre une journaliste qui filme dans l’enceinte du Parlement pour la chaîne 2M, et qui n'est pas habillée de manière assez correcte à son goût. Il mène aussi une croisade contre la réforme du statut de la femme, prônée par le roi Mohammed VI. Si Abdelilah Benkirane a fini par se résoudre à accepter cette réforme, qui a permis aux Marocaines d’acquérir une plus grande égalité de traitement depuis 2003, il défend toujours fermement l’inégalité entre frères et sœurs au moment d'un héritage.

Parmi les siens, Benkirane n'a pas toujours fait l’unanimité. En 2004, les militants du PJD lui préfèrent un autre secrétaire général, Saâd Eddine El Othmani, à l’image plus lisse et plus conciliante. Mais en juillet 2008, Benkirane reprend les rênes du parti. En 2011, il mène campagne sur le thème de l’alternative politique et de la nécessité de changement dans le contexte des révolutions tunisienne et égyptienne. "Ne le cachons pas, tout ce qui s’appelle printemps arabe nous a été positif", a-t-il admis sur FRANCE 24. "Les Marocains ont insisté pour garder la monarchie, mais veulent du changement. Et aujourd’hui, nous sommes le principal parti d’opposition. Le problème au Maroc n’est pas le régime. Le gouvernement doit simplement jouir de ses prérogatives, résoudre les problèmes, et ne plus être à l’écoute du téléphone pour savoir ce qui passe et ce qui ne passe pas."

Le téléphone en question est celui que le Premier ministre sortant, Abbas el-Fassi, se vantait d’utiliser en permanence pour joindre le bureau du roi Mohammed VI. En d'autres mots, les islamistes souhaitent bel et bien faire de la politique de manière plus indépendante, tout en étant respectueux des institutions .

Première publication : 28/11/2011

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