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FRANCE

Des pirates somaliens déracinés aux mains de la justice française

Texte par Charlotte OBERTI

Dernière modification : 18/10/2013

Accusés de piraterie contre le voilier français "le Carré d'As", dans le Golfe d'Aden en 2008, six Somaliens attendent le verdict de la justice française, au terme de plus de trois ans de détention provisoire. Une première en France.

Depuis le 15 novembre, six Somaliens accusés d’avoir arraisonné en septembre 2008 le voilier "le Carré d’As" et d’avoir séquestré les propriétaires français Jean-Yves et Bernadette Delanne, au large de la Somalie, sont jugés à Paris. Réclamant une rançon de deux millions de dollars pour leur libération, les pirates avaient détenu les otages pendant deux semaines, avant d’être stoppés par un assaut des forces spéciales françaises. Le 25 septembre 2008, six d’entre eux étaient placés en détention provisoire dans des prisons françaises.

Le verdict de ce procès inédit en France est attendu mercredi, alors que la justice française s’est récemment dotée d’une nouvelle législation. Face à une recrudescence de la piraterie dans le Golfe d’Aden, des moyens renforcés ont été octroyés en décembre 2010 aux juridictions nationales. Ces dernières jouissent désormais d'une compétence quasi-universelle pour juger les actes de piraterie commis hors de France. Au total, 22 Somaliens sont actuellement détenus dans l'Hexagone pour actes de piraterie.

"Le choc des civilisations"

Après plus de trois ans de détention provisoire, les six Somaliens, oreilles tendues vers leur interpète, font désormais face aux parties civiles sur le banc des accusés. Intimidés et semblant être totalement dépassés par les évenements, Ahmed Ahmoud Mahmoud, Abdirahman Farah Awil et Cheik Nour Jama Mohamoud, respectivement surnommés "le grand beau", "le marin" et "l’homme au M16", sont ceux qui encourent les peines les plus lourdes : 14 à 16 ans de réclusion criminelle pour avoir directement participé à l’abordage du bateau. Viennent ensuite Yacoub Mohamed Hassan, l’interprète à bord du navire chargé de négocier les termes d’une éventuelle remise de rançon, et Youssouf Mohamed Ahmed, mineur au moment des faits.

"Le pêcheur", dernier de la troupe, risque, quant à lui, six ans d’emprisonnement. Mêlé très tard à la prise d’otages, il aurait été capturé par les pirates alors qu’il tentait de vendre le fruit de sa pêche au "Carré d’As". Les ravisseurs auraient alors utilisé son bateau afin d’effectuer des allers-retours sur la côte. Son avocat, Maître Loyseau de Grandmaison, plaide pour son acquittement pur et simple.

Pour la défense, le pêcheur, âgé de 36 ans, et détenu dans une prison séparée de celle des cinq autres, n’est pas impliqué dans cette prise d’otages et subit aujourd’hui un triple enfermement. D’abord linguistique (un interprète est indispensable pour toute discussion), culturel et enfin, un enfermement propre à la prison de la Santé où il était systématiquement battu par ses codétenus avant de pouvoir bénéficier d’un encellulement individuel.

Si les pirates reconnaissent pour la plupart leur implication dans la prise d’otages de 2008, tous semblent hagards et ne pas comprendre les tenants et les aboutissants de ce procès "d’exception", véritable "choc des civilisations" selon maître Loyseau. Jusqu’à leur arrestation et leur emprisonnement, aucun ne connaissait la France, leur quotidien, c’était la Somalie et la mer.

Youssouf Mohamed Ahmed, mineur au moment des faits et benjamin du groupe, travaillait au nettoyage des bateaux avant d’être recruté par les pirates. Depuis son emprisonnement, il n’a jamais eu de contact avec sa famille, restée en Somalie. Après avoir tenté de s’immoler par le feu, il a été placé dans l’unité psychiatrique de la prison de Fresnes de juin à septembre 2011. "L’homme au M16" est, pour sa part, atteint d’une psychose, d’après un diagnostic médical.

Et pourtant, cinq d’entre eux expriment leur volonté de rester en France à leur libération. Un seul, "l’homme au M16", manifeste le désir de rentrer au pays.

En guerre civile depuis presque 20 ans, la Somalie est "un pays où tout est violence, où l’enfer, c’est les autres", analyse Me Loyseau de Grandmaison pour expliquer cette volonté de rester en France alors qu’ils ne connaissent de l’Hexagone que les geôles.

Première publication : 29/11/2011

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