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EUROPE

Fatou Bensouda, une Africaine procureure de la CPI

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 13/12/2011

La Gambienne Fatou Bensouda a été désignée pour succéder à Luis Moreno Ocampo au poste de procureur de la Cour pénale internationale. Cette juriste africaine, forte d’une solide expérience, semble faire consensus à La Haye.

"Calme", "mesurée", "diplomate", "à l’écoute"… Chez les ONG de défense des droits de l’Homme, le nom de la Gambienne Fatou Bensouda, qui succèdera en juin à Luis Moreno-Ocampo au poste de procureur de la Cour pénale internationale (CPI), provoque un concert d’éloges. Des critiques dithyrambiques que les quelques voix discordantes qui estiment qu’elle ne possède pas assez de compétences juridiques pour une telle fonction ne parviennent pas à ternir.

"C’est une personne chevronnée, très posée, très calme et qui sait garder son sang-froid", affirme ainsi Brigid Inder, directrice de The Women’s Initiative for gender justice, une association de défense du droit des femmes basée à La Haye, aux Pays-Bas. "C’est une femme de qualité, qui aime le travail bien fait. Elle est très à l’écoute, très ouverte et très pragmatique", renchérit, pour le moins enthousiaste, Ali Ouattara, coordinateur en Côte d’Ivoire de la coalition pour la CPI, un groupement d’associations de la société civile soutenant la juridiction internationale. "Fatou Bensouda est une très fine juriste, estime pour sa part Patrick Baudouin, président d’honneur de la FIDH, la Fédération internationale des droits de l'Homme. S’il y a un si large consensus autour de son nom, ce n’est pas pour rien." 

L’Assemblée des États parties - les 119 États qui ont ratifié le statut de la Cour pénale internationale - l’ont d’ailleurs officiellement nommée procureur le 12 décembre. Les pays membres de la CPI l’avaient désignée le 1er décembre unique candidate à la succession de Luis Moreno-Ocampo parmi la cinquantaine de noms qui circulaient. 

"Fatou Bensouda a évolué en même temps que la CPI"

À 50 ans, la Gambienne, jusqu'alors procureure adjointe au sein de l'institution depuis près de sept ans, peut se targuer d’une longue et prestigieuse carrière juridique. Première spécialiste de droit maritime international dans son pays, elle entre au ministère gambien de la Justice à la fin des années 1980. Elle en gravit rapidement les échelons jusqu’à devenir ministre de la Justice en 1998. En 2002, elle se rend au Rwanda, où elle entre au service de la justice internationale pour le compte du Tribunal spécial pour le Rwanda (TPIR).

À l'époque, le Rwanda est encore meurtri par une guerre fratricide qui, en 1994, a provoqué la mort de quelque 800 000 personnes. Sur le terrain, la juriste accompagne les enquêteurs, observe, interroge, analyse. Pendant deux ans, Fatou Bensouda se familiarise avec l’horreur, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide. De substitut du procureur du TPIR, elle devient conseillère principale et chef de la section des avis juridiques. "C’est une dame vraiment déterminée à veiller à ce que ceux qui ont commis des crimes contre des peuples du monde soient punis", témoigne sur RFI Bernard Mouna, ancien procureur du TPIR.

En 2004, l’Assemblée des États parties l’élit au poste de procureur adjointe en charge de la division des poursuites du bureau du procureur, fonction qu’elle occupe encore aujourd’hui. "Elle a évolué en même temps que la CPI, estime Patrick Baudouin. La Cour a démarré prudemment, trop peut-être. Mais depuis deux-trois ans, elle est passée à la vitesse supérieure, notamment avec les inculpations d’Omar el-Béchir [le président soudanais ndlr] et de Laurent Gbagbo [l'ancien président de la Côte d’Ivoire ndlr]. Fatou Bensouda s’est affirmée en même temps que l’institution."

En sept ans, les enquêtes de la CPI mènent la Gambienne dans les pays d’Afrique les plus instables : Guinée, République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Ouganda… "Elle a su tenir tête aux potentats africains qui refusaient l’autorité de la CPI, poursuit Patrick Baudouin. C’est une femme de caractère qui a su s’imposer."

Un portrait que nuance pourtant sensiblement l’une de ses anciennes collaboratrices de la division des poursuites de la CPI, qui souhaite garder l’anonymat. "Fatou Bensouda possède de grandes qualités humaines : c’est une personne très intelligente - sûrement plus brillante que Luis Moreno-Ocampo - et très consensuelle. Mais c’est un mauvais manager. Or, le travail du procureur de la CPI relève en grande partie de la gestion managériale - avec les enquêteurs, dans la communication avec les médias, etc., témoigne-t-elle. Quand je travaillais avec elle, elle avait tendance à fuir ses responsabilités dans les moments de crise alors que son rôle aurait été de remettre de l’ordre. Ce n’est pas quelqu’un de solide. À mon sens, elle est trop lisse pour pouvoir assumer la fonction de procureur." À la Cour, explique la juriste, différents intérêts s’affrontent : le procureur est tiraillé entre des pressions politiques, diplomatiques et purement juridiques. "C’est un poste où il faut avoir de la poigne. Moreno-Ocampo est capable d’en faire preuve, il peut remuer ciel et terre pour obtenir ce qu’il veut. Pas Bensouda", résume-t-elle.

Un atout de Bensouda : être Africaine

Mais dans le contexte géopolitique actuel, Fatou Bensouda, quelles que soient ses qualités et ses défauts, possède un atout majeur : celui d'être Africaine. "Il y avait une opinion largement partagée sur le fait que le prochain procureur devait être originaire d'Afrique", affirme ainsi Christian Wenaweser, l'ambassadeur du Liechtenstein à l'ONU, qui préside le processus de sélection du procureur.

Sur ce continent en effet, la Cour pénale internationale n’a pas toujours bonne presse. Elle est accusée d’incarner une justice néocolonialiste : celle des Blancs sur les Noirs. C'est pourquoi Ali Ouattara veut croire que la nomination d’une Africaine à la CPI permettrait d'apaiser les relations tendues entre la Cour et les pays d’Afrique. "Bensouda apportera un peu de légitimité à la CPI en Afrique. C’est un message fort qui est envoyé aux Africains, estime-t-il. D’autant qu’elle parle français et anglais : il y aura moins de barrières linguistiques qu’avec Moreno-Ocampo [qui ne parle pas le français ndlr]." Un optimisme que Lovemore Madhuku, professeur de droit constitutionnel à l’université de Harare, ne partage pas. "Ce n’est pas une question de nationalité, rétorque-t-il. Dans toutes les institutions où il y a l’Occident développé et les pays africains, les rapports seront toujours faussés."

Fatou Bensouda, elle, a tranché : elle a d’ores et déjà affirmé qu’elle ne changerait pas d’attitude à l’égard des criminels de guerre en Afrique. "Je ne pense pas aux dirigeants que nous poursuivons, a-t-elle déclaré à l’AFP. Je travaille pour les victimes d’Afrique, elles sont Africaines comme moi, voilà d’où je tire ma fierté et mon inspiration."

La Gambienne entrera en fonction en juin prochain pour une durée de neuf ans. Les défis qui l’attendent sont légion : "Sa principale tâche sera de faire de la CPI une juridiction véritablement universelle, estime Patrick Baudouin. Car beaucoup de grands pays, comme les États-Unis, la Chine, l’Iran ou la Russie, n’ont toujours pas ratifié la création de la CPI et échappent à la justice internationale."

 

Première publication : 02/12/2011

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