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Afrique

Violences au Nigeria : "Ce n’est pas de fermeté dont il faut user, mais d’habileté"

©

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 06/01/2012

Après des fêtes de Noël marquées par des attentats meurtriers contre les chrétiens au Nigeria, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du pays, décrypte les raisons d'une situation sécuritaire préoccupante.

Le Nigeria subit depuis le mois de décembre une nouvelle vague d’attentats revendiqués par Boko Haram, une secte islamiste radicale, contre des édifices chrétiens. Jos, capitale de l’État du Plateau, dans le centre du pays, est par ailleurs le théâtre régulier d’affrontements meurtriers entre différentes communautés. Comment expliquer que ce pays soit en proie à de tels accès de violence? Décryptage avec Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politologue spécialiste du Nigeria à l’Institut de recherche pour le développement.

 

FRANCE 24 - La nature des violences que connaît le Nigeria est-elle essentiellement confessionnelle ?

Marc-Antoine Pérouse de Monclos - La question est très complexe. Boko Haram [qui a revendiqué une série d’attentats contre des églises le jour de Noël dans la capitale Abuja et à Jos, capitale de l’État du Plateau, ndlr] pratique une violence à caractère religieux, comme le montre le choix du jour et du lieu des récentes attaques - des églises pendant une cérémonie chrétienne -, et comme l’indique son agenda : il veut imposer la charia. Mais le cas de Boko Haram n’illustre qu’un type de violence parmi une multitude d’autres, qui sont de nature politique, ethnique, sociale, économique…

Il faut distinguer les attentats perpétrés par Boko Haram des affrontements qu’a connus Jos. Le 10 septembre 2001 a marqué le début d’un engrenage d’affrontements communautaires dans cette région, passé à l'époque inaperçu dans les médias. Mais le ressort de ces violences n’était pas religieux en tant que tel. Il tenait à des problèmes d'accès à la terre, à la répartition des postes politiques, à des affrontements classiques entre agriculteurs et éleveurs à propos du passage du bétail sur des terres cultivées. Le fait que les premiers soient chrétiens et les seconds musulmans a abouti de facto à des affrontements confessionnels, mais la religion n’était pas l’origine du conflit. Ce sont deux choses très distinctes.

 

F24 - Il existe aussi dans le Sud, majoritairement chrétien, des communautés évangélistes qui entreprennent des "croisades" dans le Nord, majoritairement musulman. Les récentes attaques revendiquées par la secte islamiste Boko Haram sont-elles l’expression d’une radicalisation religieuse dans le pays ?

M.-A. P. – Non, je ne crois pas. D’abord parce que l’émergence de mouvements évangélistes ou fondamentalistes dans le sud du pays est un phénomène qui a démarré dans la première moitié du XXe siècle mais qui a pris une nouvelle ampleur depuis une bonne vingtaine d’années. Et parce que je ne crois pas qu’on puisse parler de radicalisation de l’islam de façon générale. Boko Haram est très minoritaire dans le nord du pays. Il y a toujours eu, au cours de l’Histoire, des mouvements islamistes visant à retrouver une sorte de "pureté" dans la pratique de l’islam, et je ne suis pas en mesure de dire si la doctrine de Boko Haram est plus ou moins radicale que celle de ses prédécesseurs.

D’ailleurs, initialement, Boko Haram n’était pas un mouvement violent. Il est entré fin 2003 dans l’engrenage de la violence quand les forces nigérianes ont détruit un de leurs camps. Plus l’État s’en est pris à eux, plus ils se sont radicalisés et ont dérivé vers la violence terroriste.

 

F24 - La stratégie du président Goodluck Jonathan contre Boko Haram est-elle efficace ?

M.-A. P. - Il fait exactement la même erreur que ses prédécesseurs. Plus on tape sur Boko Haram, plus le mouvement réagit violemment. Aujourd’hui, ce n’est pas de la fermeté dont il faut user, mais de l’habileté. Il n’y a, pour l’heure au Nigeria, aucune véritable stratégie contre-insurrectionnelle. La seule réponse aux attaques de Boko Haram a été le "nettoyage" de quartiers entiers de Maiduguri [ville du nord du pays] par les soldats de l’armée nigériane, qui tirent sur tout le monde. On a vu circuler des images d'étudiants coraniques sans armes et abattus d’une balle dans la nuque pour la simple raison qu'ils étaient suspectés de sympathie avec Boko Haram.

 

F24 - Comment peut-on expliquer la violence endémique que connaît le Nigeria depuis son indépendance en 1960, notamment à Jos qui a connu des affrontements particulièrement meurtriers ?

M.-A. P. - Dans les années 1980, Jos n’était pas du tout le théâtre de violences, qui ne sont arrivées dans la ville qu’à la fin des années 1990 dans cette ville. Avant, c’était un lieu de villégiature très apprécié. À cette époque, les heurts se concentraient plutôt dans les villes de Kaduna [à 150 km au Nord d’Abuja] et de Kano [dans le nord du pays, près de la frontière avec le Niger]. Aujourd’hui, la situation s'est considérablement apaisée, notamment à Kano.

L’explication récurrente consiste à dire que ces violences sont provoquées par la pauvreté. Mais comment expliquer qu’elles se sont circonscrites à certaines villes seulement alors que les Nigérians sont aussi pauvres à Jos qu’à Kano ou dans d’autres villes du pays ? Pour moi, ces violences sont surtout le fait d’un système politique très corrompu, mafieux. La violence est instrumentalisée par la classe politique qui n’hésite pas à faire assassiner les opposants. S’ajoutent ensuite les questions ethniques, sociales, économiques, etc.

Le Delta du Niger [région riche en pétrole, où agit un groupe indépendantiste, le Mend, auteur de nombreuses attaques] est un exemple flagrant de criminalité politique. Les habitants du Delta du Niger sont frustrés car ils ont le sentiment de ne tirer aucun bénéfice des revenus du pétrole qui assurent l'essentiel de la richesse du pays et dont une bonne partie est détournée. Il y a un énorme décalage entre les conditions de vie des habitants et l’opulence dans laquelle vit la petite minorité enrichie par la manne pétrolière.

 

F24 - Croyez-vous que le Nigeria risque de vivre une scission entre le Nord et le Sud ?

M.-A. P. – Absolument pas. On me dit depuis 20 ans qu’une guerre civile est imminente dans le pays, mais rien ne se passe. Heureusement ! À mon sens, il y a trois raisons pour lesquelles il n’est pas possible que la situation dégénère en guerre civile. D’abord, la structure fédérale du pays : les militaires jacobins au pouvoir pendant des décennies ont appliqué à la lettre le principe de "diviser pour mieux régner" et ont pris soin de casser les contre-pouvoirs régionaux. Lors de l’indépendance, il y avait trois régions. Aujourd’hui, il y a 36 États. Du coup, mener une guerre de sécession est plus difficile, sauf à prendre le risque de se retrouver seul contre 35…

La deuxième raison est l’interdépendance économique grandissante entre les régions, plus importante qu'à l'indépendance. Et la troisième raison est d’ordre humain : la génération qui a connu la terrible guerre d'indépendance du Biafra [1967-1970] est encore en vie. Elle joue un rôle de transmission de mémoire en enseignant aux nouvelles générations à quel point les velléités indépendantistes sont vaines.

Aujourd’hui, la violence s’est même un peu apaisée, en comparaison avec les années 1980, où les insurrections étaient autrement plus meurtrières. L’insurrection du mouvement Maitatsine [du nom d’un prophète islamiste implanté dans l’État de Kano, dans le Nord] avait par exemple fait 5 000 morts rien qu'en 1980.

Comme il s’agissait d’affrontements entre musulmans, l’événement n’avait pas fait la une de l'actualité dans les médias internationaux. Aujourd’hui, on se focalise plus sur Boko Haram en raison de sa proximité avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), et parce que le groupe s’attaque à des chrétiens. Mais globalement, les violences sont en baisse. Il y a de moins en moins de morts violentes au Nigeria. On ne glisse pas du tout vers une situation incontrôlable. Il y a un consensus politique autour du maintien de l'unité du pays. Il est impossible d’y gouverner seul. Le pouvoir est entre les mains de coalitions régionales qui ont besoin les unes des autres pour s’y maintenir.
 

Première publication : 06/01/2012

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