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Moyen-orient

La guerre feutrée du Mossad en Iran

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 12/01/2012

Téhéran accuse Israël d'avoir tué mercredi un scientifique iranien spécialiste du nucléaire, relançant l’hypothèse d’une guerre secrète menée par Israël contre l'Iran. Décryptage avec Alain Rodier, spécialiste du renseignement militaro-industriel.

Il est 7h30 du matin quand Massoud Ali Mohammadi quitte, mardi 12 janvier 2010, sa maison perchée dans les quartiers huppés de la capitale iranienne. Ce physicien nucléaire et professeur à l’université de Téhéran embrasse sa femme avant de s’engouffrer dans le parking. Quelques secondes plus tard, une puissante déflagration secoue le quartier. L’homme, soufflé par l’explosion d’une bombe magnétique collée sur sa voiture, meurt sur le coup.

Ce jour-là, Massoud Ali Mohammadi est devenu le premier scientifique iranien à mourir assassiné en Iran depuis que les relations entre Téhéran et la communauté internationale se sont envenimées au sujet du programme nucléaire iranien. Depuis, la liste s’est allongée jusqu’à ce mercredi 11 janvier, jour où Mostafa Ahmadi Roshan, un physicien iranien, directeur adjoint du site d'enrichissement nucléaire de Natanz, a lui aussi trouvé la mort dans l’explosion d'une bombe magnétique placée sur sa voiture, alors qu’il circulait près de l’université Allameh Tabatabai, dans l’est de Téhéran.

Plusieurs scientifiques iraniens morts dans des circonstances troubles

En 2007, trois ans avant l’assassinat de Mohammed Ali Mohammadi, Ardeshir Hassanpour, un éminent physicien atomiste iranien, décédait lui aussi, à Ispahan. Pas de bombe mise en cause cette fois-ci, mais un "empoisonnement au gaz".

En novembre 2010, Majid Shahriari, un physicien nucléaire est tué par une bombe magnétique à Téhéran. Le même jour, Fereydoun Abbasi Davani, le chef de l’organisation iranienne de l’énergie atomique, échappe à un attentat similaire.

En juillet 2011, Dariush Rezaei, un autre physicien nucléaire, est abattu par balles dans la capitale iranienne.

"Tués selon le même mode opératoire"

Mostafa Ahmadi Roshan est le quatrième scientifique iranien assassiné en deux ans. Et ce nouveau décès soulève bien des interrogations. Non seulement parce que l'homme était lui aussi directement lié aux programmes nucléaires de la République des mollahs, mais aussi parce que son assassinat a suivi le même mode opératoire que celui utilisé pour certaines des précédentes victimes.

"Deux motards arrivent à hauteur de la voiture de la victime, l’un est le pilote, l’autre l’exécutant. Ce dernier est chargé de poser la bombe magnétique sur la carrosserie de la voiture ciblée. L’explosion est ensuite déclenchée à distance", explique Alain Rodier, spécialiste du renseignement militaro-industriel et du terrorisme au Centre français de recherche sur le renseignement. Froids, calculés et tristement efficaces, ces assassinats ne laissent "quasiment aucune chance à la victime de s’en sortir vivant", ajoute-t-il.

Un modus operandi que beaucoup attribuent au Mossad, le service de renseignement de l’État hébreu, bien que ce dernier n'ait jamais revendiqué aucun de ces assassinats. "La mise en cause des Israéliens dans ces décès est plus que probable", continue le spécialiste. "Israël et les États-Unis sont les deux seuls pays à avoir un mobile [Téhéran a juré la destruction de l’État hébreu, ndlr]. Ils sont également deux pays à avoir les moyens de mener ces actions."

Un savoir-faire très élaboré

Et selon l’expert, Israël n’en ait pas à son coup d’essai. L’apparition du mystérieux virus informatique Stuxnet qui avait infecté durant l’été 2010 les ordinateurs des centrales nucléaires iraniennes est "sans aucun doute" lui aussi l’œuvre du Mossad, argumente-t-il. Ajouter à ce piratage informatique et aux assassinats des scientifiques la mystérieuse explosion qui s’est produite en novembre 2011 dans un dépôt de munitions non loin de Téhéran  - qui a provoqué la mort du général Hassan Moghadam - et vous obtenez "le savoir-faire des services secrets israéliens", continue le spécialiste. Un savoir-faire "très élaboré"."Leur tactique se décline selon deux modes : les ‘opérations homo’, qui visent les scientifiques iraniens et les ‘opérations arma’, tournées vers les sabotages industriels et informatiques", développe l’expert.

Pour exécuter ses basses œuvres, le Mossad, qui ne peut agir directement sur le sol iranien, aurait recours à des intermédiaires, "des Iraniens recrutés et formés par les services secrets de l’État hébreu pour mener des attaques", explique le spécialiste. Une théorie qui pourrait être corroborée par le cas Majid Jamali Fashi, du nom de cet Iranien condamné à mort en 2010 pour le meurtre de Massoud ali Mahammadi. Il avait confessé avoir été entraîné par les services secrets israéliens. Mais en Iran, nombre de confessions sont toutefois extorquées sous la torture.

Créer un climat d'insécurité

Une question demeure : Pourquoi préférer une guerre de l’ombre aux frappes aériennes ? "Tout simplement parce que sans responsable identifié, pas de réaction possible de Téhéran", explique Alain Rodier. "Une offensive classique à l’aide de frappes aériennes serait une déclaration de guerre ouverte aux conséquences incalculables." Le silence d'Israël est de rigueur. Une des règles de la guerre de l’ombre étant de ne jamais revendiquer quelque action que ce soit. Nier toute implication, c’est éviter l’escalade militaire tout en créant un climat d’insécurité en Iran. "Etre scientifique dans ce pays devient un métier à haut risque. Une sorte de psychose s’est d’ailleurs installée depuis quelques années. Les services secrets iraniens les font déménager régulièrement, leur proposent des services de protection. Toute cette atmosphère, préjudiciable à la conduite de recherche scientifique sereine, est une petite victoire pour Israël."

Reste à savoir combien de temps encore une stratégie de guerre feutrée pourra tenir. Une question à laquelle Alain Rodier botte en touche. "Difficile de répondre…Tant que les mollahs resteront au pouvoir, je pense que ces attaques se perpétueront", conclut l’expert. 

Première publication : 11/01/2012

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