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Afrique

Imam Abubakar Shekau, l’homme derrière la radicalisation de la secte Boko Haram

Texte par Leela JACINTO

Dernière modification : 20/01/2012

Dans son dernier message vidéo, le chef de Boko Haram menace de s’en prendre directement à l’État nigérian. Donné pour mort en 2009, puis réapparu en 2010, Imam Abubakar Shekau est derrière la vague d’attentats perpétrés à Noël contre les chrétiens.

L’image évoque immanquablement Oussama Ben Laden. Dans une vidéo de 15 minutes postée sur YouTube mardi dernier, le chef de la secte islamiste nigériane Boko Haram, gilet pare-balle, keffieh et kalachnikovs à portée de main, menace de s’en prendre aux forces gouvernementales. Dans une mise en scène directement inspirée des messages vidéos d’Al-Qaïda, Imam Abubakar Shekau lance un avertissement au président Goodluck Jonathan.

"Tout ce qui vient de se dérouler sous vos yeux, c’est Allah qui l’a fait parce que vous refusez de croire en lui et que vous trahissez sa religion… Jonathan, tu sais très bien que tout cela est au-delà de tes pouvoirs", affirme Shekau dans son dialecte natal, le Hausa.

Le chef de Boko Haram fait référence à la reprise des violences interconfessionnelles après la série d’attentats perpétrés par son groupe contre des églises le jour de Noël. Un climat d’insécurité latente sur lequel se greffe, depuis quelques jours, une atmosphère d’insurrection sociale. Le pays est en effet paralysé par une grève générale depuis le doublement du prix de l’essence, conséquence directe de la suppression soudaine d’un programme de subventions publiques par le gouvernement de Goodluck Jonathan.

Inspiré par Al-Qaïda

Et l’intervention de Shekau risque fort d’attiser davantage les haines interconfessionnelles dans ce pays de 160 millions d’habitants, où les communautés chrétiennes et musulmanes s’étaient jusqu’alors largement mélangées. La rhétorique djihadiste du leader de Boko Haram s’ajoute en effet aux menaces proférées la semaine dernière contre tous les chrétiens qui ne quitteraient pas sous trois jours le nord du pays, à majorité musulmane.

Des menaces qui n’ont pas vocation à rester lettres mortes selon un expert de la région, Martin Ewi. “Boko Haram est connu pour mettre ses menaces à exécution”, affirme le chercheur à l’Institut pour les études de sécurité à Pretoria, dans une interview à FRANCE 24. "Quand Abubakar Shekau dit quelque chose, ça créé un véritable effet de panique dans tout le pays".

La filiation idéologique de Boko Haram avec le réseau terroriste international est en effet officielle depuis août 2011, avec la publication d’un message attribué à Shekau dans un journal nigérian. Quelques jours plus tard, la secte frappait au cœur de la capitale Abuja avec un attentat-suicide contre le quartier général des Nations unies, symbole de l’occident honni, dans lequel 25 personnes périrent.

Un djihadiste revenu de parmi les morts

Ces menaces sont d’autant plus terrifiantes pour les Nigérians qu’elles sortent de la bouche d’un homme dont les forces de sécurité nigérianes avaient annoncé la mort en 2009.

Une série d’attaques contre les forces de sécurité nigérianes avait à l’époque incité l’armée à lancer une opération de grande envergure contre Boko Haram. Un assaut frontal sur la mosquée et l’école où enseignait le chef historique du groupe, Mohamed Yusuf, avait permis sa capture – il fut abattu quelques heures après cette arrestation. Ces violents affrontements entre l’armée et les partisans de la secte avaient alors fait des centaines de morts.

Lors de sa réapparition surprise en juillet 2010, Shekau avait expliqué à un journaliste local qu’il avait survécu après avoir reçu une balle dans la cuisse "grâce à des croyants et à la protection d’Allah".

Dès lors, il revendique le leadership de Boko Haram et embarque la secte dans des attaques suicides modelées sur celles d’Al-Qaïda. Martin Ewi insiste sur la différence de caractère entre le fondateur de Boko Haram et Shekau pour expliquer la radicalisation du groupe islamiste. "Je pense que Shekau est beaucoup plus dangereux que Yusuf (…) Il n’a pas de ligne rouge et attaquera dès qu’une opportunité se présentera", affirme Ewi.

"[Le fondateur de Boko Haram, Mohamed]Yusuf avait une vision plus large. Il a joué un vrai rôle pour développer les études islamiques dans le nord parce qu’il était convaincu que l’éducation occidentale était immorale. Il ne se cachait pas, tout le monde le connaissait. Il pouvait faire des déclarations à la presse et il n’a jamais lancé des attaques à la Al-Qaïda".

Un gouvernement noyauté par Boko Haram ?

Boko Haram peut compter sur un terreau de recrutement fertile dans le nord du pays, où un cocktail explosif de pauvreté, d’analphabétisme, et de corruption gouvernementale rend les jeunes particulièrement sensibles aux discours islamistes de victimisation.

"Nous sommes en guerre contre les chrétiens parce que le monde entier sait ce qu’ils nous ont fait. Tout le monde a vu comment ils nous ont traités et ce qui s’est passé entre nous et les agents de sécurité armés", déclare ainsi Shekau dans sa vidéo.

Son dernier message ne laisse aucune porte ouverte à d’éventuelles négociations avec le gouvernement nigérian, la secte islamiste misant clairement sur un engrenage de violences interconfessionnelles pour atteindre son objectif : faire fuir les chrétiens et obtenir une partition du Nigeria avec un régime islamiste dans les provinces du nord.

Ce projet de sécession bénéficierait d’ailleurs de soutiens clandestins au plus haut sommet de l’État, selon Goodluck Jonathan. Lors d’une messe dimanche dernier, le président nigérian a admis qu’il croyait à la présence de partisans de Boko Haram au sein même de son gouvernement et des services de sécurité.

"C’est une croyance populaire très répandue au Nigeria", confirme Matin Ewi, en soulignant à quel point il est difficile de faire parler les habitants du nord du pays sur la secte islamiste.

L’irruption soudaine d’un Abubakar Shekau plus confiant et déterminé que jamais promet de relancer les spéculations sur une infiltration poussée de Boko Haram dans les rouages de la bureaucratie nigériane.

Première publication : 12/01/2012

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