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Afrique

Le phénomène du mariage coutumier se répand dans les universités

Texte par Imed BENSAIED

Dernière modification : 30/01/2012

En Tunisie, le mariage "orfi" reste illégal au regard de la loi. Mais depuis la révolution, cette pratique, encouragée par la mouvance salafiste, se multiplie dans certaines universités, où des couples veulent légaliser leur union devant Dieu.

Conformément aux règles du mariage "orfi" c‘est-à-dire coutumier, dans le monde musulman, deux témoins et un contrat oral ou écrit suffisent à deux époux pour légaliser gratuitement leur relation devant Dieu, qu’elle soit temporaire ou non et que ce soit avec ou sans le consentement des parents. D’une simplicité implacable, le mariage coutumier est surtout répandu dans les milieux défavorisés. En Tunisie, cette pratique qui reste illégale au regard de la loi, se multiplie pourtant depuis la révolution. Notamment dans certains quartiers pauvres de Tunis comme Tadamon, Mellassine et Intilaka.

Et depuis quelques mois, ce phénomène a fini par gagner plusieurs universités tunisiennes. Au point que certains étudiants en appellent aux autorités pour présenter un projet de loi légalisant cette pratique. "Rendre ce mariage légal est indispensable aujourd’hui, la loi doit être révisée afin de ne plus interdire ce qu’Allah a autorisé", confie Mona à FRANCE 24. Cette étudiante de 27 ans a récemment épousé son compagnon, sans le consentement des parents, lors d’un mariage coutumier.
 
Interrogée par FRANCE 24, Dalenda Larguech, historienne et directrice du Centre de recherche, d’études, de documentation et d’information sur la femme (Credif) à Tunis, précise que "ce phénomène social est apparu avec l’émergence des courants salafistes en Tunisie après la révolution, en se nourrissant des conditions sociales difficiles, de la pauvreté et de l’ignorance de quelques jeunes".
 
Encouragée par des "frères"
 
Ces mouvances islamistes sont fortement représentées au sein de la faculté des lettres de la Manouba, qui accueille quelque 13 000 étudiants près de la capitale. Pendant deux mois, cette université a été perturbée par des étudiants salafistes voulant imposer le port du niqab en cours. Leur présence semble avoir favorisé la propagation du mariage "orfi" sur place. Selon Dalenda Larguech, l’instabilité politique du pays a favorisé l’émergence d’une telle pratique, car les jeunes sont victimes "d’influences rétrogrades" et la proie des tiraillements entre les différents courants politiques.
 
Ainsi, Samia, étudiante âgée de 25 ans, ne cache pas avoir été encouragée par des "frères salafistes" à opter pour ce type d’union. Une décision motivée également par le nombre élevé de mariages coutumiers au sein de sa faculté depuis la révolution. "La nouvelle ère m’a aidé de manière significative à faire mon choix, puisqu’on peut désormais parler sans tabou aujourd'hui de ce genre de sujet, qui touche à la fois à la religion et la société, poursuit Samia. J’ai pu consulter sans gêne quelques-uns des 'frères et sœurs' à l'université de la Manouba."
 
Elle affirme que le mariage coutumier était la meilleure solution car il lui a permis de légaliser sa relation avec son petit ami, qui est devenu son mari depuis quelques semaines. Voilée et "très croyante", Samia confie que son histoire d'amour était menacée car son éducation religieuse et ses valeurs sociales l’empêchaient de répondre aux désirs sexuels du couple. "Le plus difficile psychologiquement était d’avoir à choisir entre vivre pleinement mon amour en rompant avec des principes et des valeurs auxquels je tiens, ou de vivre dans la frustration en les respectant ", explique Samia.
 
Union "halal"
 
La situation matérielle du couple, qui ne leur permettait pas d’engager les frais de noces traditionnelles, a fini par convaincre les deux étudiants de suivre les conseils de leurs "frères". Samia espère de tout cœur que le mariage coutumier sera légalisé en bonne et due forme par les nouvelles autorités, car "il pourrait intéresser un nombre important de jeunes, qui recherchent une union 'halal', c'est-à-dire légale du point de vue religieux, et qui n’ont  pas les moyens de s’unir de façon traditionnelle".
 
Même s’il tend à répondre à une détresse sentimentale ou sociale, ce type d’union donne souvent lieu à des abus à l’égard de jeunes femmes crédules, enivrées par les promesses de leur compagnon.  Le mariage coutumier est souvent dénoncé par les associations défendant les droits des femmes car il n'offre aucun droit à l’épouse, notamment en cas d'abandon par son mari. Il avait quasiment disparu de la société tunisienne depuis plusieurs décennies. "Les unions de ce type n’étaient visibles que dans certaines zones rurales et isolées du pays, notamment car les habitants avaient des difficultés pour enregistrer leur mariage auprès des autorités compétentes", note Dalenda Larguech.
 
Toutefois, selon la chercheuse, ce phénomène "est voué à l’échec, car le mariage coutumier n’a pas sa place dans une société tunisienne moderne et ouverte", conclut-elle.

 

Première publication : 30/01/2012

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