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Afrique

"L’attaque éthiopienne en Érythrée est une déclaration de guerre"

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 17/03/2012

L’Éthiopie a attaqué le 15 mars une base rebelle en Érythrée. Elle accuse son ennemi d'avoir entraîné des "terroristes", ce qu'Asmara dément. L'offensive, qui inquiète Washington et Paris, risque-t-elle de raviver un conflit latent depuis 1998 ?

Les forces armées éthiopiennes ont mené jeudi 15 mars une attaque contre une base militaire érythréenne soupçonnée d'être un camp d'entraînement terroriste. L'Érythrée a promis au lendemain du raid qu'elle ne riposterait pas. Mais cet épisode vient raviver des tensions historiques entre les deux pays. Faut-il craindre une reprise du conflit ? Lydie Boka, directrice de StrategiCo, une société de conseil en développement en Afrique, et analyste risques pays, spécialiste de la Corne de l’Afrique, répond aux questions de FRANCE 24. 

FRANCE 24 : Les tensions ne sont jamais vraiment retombées entre l’Ethiopie et l’Erythrée depuis les accords de paix signés à Alger en 2000. Pouvez-vous revenir sur les origines de ce conflit fratricide ?
 
Lydie Boka : On pourrait faire remonter ce conflit à l’époque coloniale. Au moment des indépendances africaines dans les années 1950, les deux pays formaient une fédération et l’Erythrée offrait à l’Ethiopie un accès à la mer Rouge. Quand l’Erythrée a proclamé son indépendance en 1993, après trente ans de conflit, l’Ethiopie s’est retrouvée enclavée et coupée de son unique front maritime. En 1998, une guerre éclate sur le tracé des frontières [longue de 1000 kilomètres ndlr]. Elle s'achève en 2000 après avoir fait plus de 80 000 morts. Des accords de paix sont alors signés, une Commission frontalière indépendante attribue des territoires contestés à chacun des États. La médiation finira par échouer sept ans plus tard. Car entre temps, le conflit s'est déplacé vers la Somalie voisine en proie à la rébellion islamiste. Les Shebab [milices islamistes somaliennes] sont d'un côté soutenus par l'Erythrée, de l'autre combattus par les troupes éthiopiennes engagées en Somalie contre ces milices. L'Ethiopie et l'Erythrée sont deux voisins ennemis qui s’affrontent depuis toujours.
 
Les forces armées éthiopiennes ont mené jeudi 15 mars une attaque contre une base militaire érythréenne. Doit-on craindre un nouveau conflit ?
 
L.B : L’escalade de la violence est incontestable. L’Ethiopie a envoyé ses troupes détruire un camp d'entraînement d’un groupe rebelle, violant le territoire érythréen. De la part d’Addis Abeba, cela marque une volonté de taper du poing sur la table. C’est une déclaration de guerre que l’Ethiopie est sûre de remporter. En effet, le combat est inégal. D'une part la démographie est incomparable [plus de 80 millions d'habitants en Ethiopie et 5 millions en Erythrée ndlr], mais surtout l’Ethiopie a l’une des armées les plus puissantes d’Afrique de l’Est avec l’Angola. En 2002, elle comptait plus de 400 000 hommes. L’Ethiopie bénéficie en plus du soutien technique des Etats-Unis, qui ont fait du pays leur base arrière pour combattre les Shebab. L’Erythrée par comparaison est un tout petit pays, sous-équipé, avec une armée plus faible et surtout sans soutiens internationaux. C’est un pays très fermé, très isolé.
 
L'Érythrée a annoncé qu'elle ne riposterait pas à l'attaque éthiopienne. Comment peut-on interpréter cette réponse : volonté de pacification ou aveu de faiblesse ?
 
L.B : Etant donné le déséquilibre des forces, l’Erythrée sait qu’elle ne peut pas aller plus loin militairement. Contrairement à l'Ethiopie, plus solide économiquement, elle n’a pas les moyens de foncer dans la guerre et de se battre de manière frontale. Elle cherche d’abord à se victimiser. Ensuite, on peut imaginer qu’en sous-main elle continuera à soutenir les milices rebelles. Elle apporte un soutien financier, logistique et militaire aux Shebab qui viennent prendre leurs instructions à Asmara [la capitale érythréenne ndlr]. Les autorités d’Asmara ne reconnaissent pas un terrorisme d’Etat, bien sûr, mais ont de plus en plus recours à des méthodes du type enlèvements [en janvier, cinq touristes européens ont été tués dans le nord de l’Ethiopie. Cette dernière a accusé l’Erythrée qui dément ndlr]. En soutenant le terrorisme, l’Erythrée s’est donnée une importance dans la sous-région. C’est son "avantage comparatif" par rapport à une armée de métier. Car cette démarche n’a aucune motivation religieuse. L’Erythrée est un pays laïc à dominante chrétienne qui soutient paradoxalement des milices islamistes.

Les Etats-Unis et la France ont appelé à de la retenue de la part des deux Etats. Quel doit être, selon vous, le rôle de la communauté internationale ?

L.B : La communauté internationale a déjà échoué sur la question des frontières. Même les Nations unies ont fini par déclarer forfait. Mais avec l’instabilité croissante dans la région, elle doit s’engager pour éviter une nouvelle guerre et imposer un cessez-le-feu. Il faut qu’elle neutralise l’Erythrée dans la sous-région. Et c’est urgent car il y a de plus en plus de foyers terroristes - Shebab, al-Qaïda, etc. - dans la région, et jusqu’en Afrique de l’Ouest. Alors il faut étreindre ou au moins circonscrire l’incendie dans la Corne de l’Afrique. La communauté internationale doit donc s’engager dans des projets de fond, des projets de développements, de scolarisation. La communauté internationale ne peut pas capituler.

Première publication : 16/03/2012

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