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Afrique

Les Algérois regrettent la non-commémoration du 19-Mars

Texte par FRANCE 24

Dernière modification : 20/03/2012

Au grand dam des Algérois, aucune cérémonie officielle de grande ampleur n'a été prévue pour commémorer le 50e anniversaire du cessez-le-feu décrété le 19 mars 1962 en Algérie, au lendemain de la signature des accords d'Évian. Reportage.

"Le 19-Mars ? C'est la fête de la victoire, non ?". Malgré sa légère hésitation, Nabil, un jeune étudiant algérois âgé de 22 ans est conscient de l'importance de cette date dans l'histoire de son pays. En effet, il y a cinquante ans, jour pour jour, un cessez-le-feu était décrété en Algérie, au lendemain de la signature des accords d'Évian entre la France et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Un événement qui mit fin à la Guerre d'Algérie, et qui entraîna quelques mois plus tard l'indépendance du pays, colonisé par les Français depuis 1830.

Nabil et Adel (de gauche à droite), étudiants en génie civil à Alger


"Vu l'importance de cette date-clé, il aurait fallu organiser des festivités, des conférences et des débats pour rendre hommage aux anciens combattants, dont mon grand-père et surtout mon oncle, qui lui est mort en martyr pour libérer l'Algérie", regrette Nabil avec l'approbation d'Adel, son camarade de cours de génie civil à l'université de Bab Ezzouar. Or comme le laissent entendre ces deux étudiants, et au grand dam des Algérois, aucune cérémonie officielle de grande ampleur n'a été prévue par les autorités locales à cette occasion. Et rien dans les rues ensoleillées d'Alger ne vient rappeler que le pays marque un anniversaire historique, exceptés les dizaines de drapeaux algériens hissés le long du front de mer ces derniers jours.

"La première étape vers l'indépendance"

Adossé sur un kiosque à journaux, à quelques pas de l'imposant édifice de la Grande Poste d'Alger, Hussein, moustache broussailleuse et costumes trois pièces, se dit lui aussi déçu par l'indifférence autour du cinquantenaire du 19-Mars. "J'avais 12 ans en 1962, et je me souviens parfaitement de ce jour-là, explique cet universitaire algérois. Car malgré mon jeune âge j'avais pris conscience, en analysant les réactions des adultes, qu'il s'agissait bel et bien de la première étape vers la fin de la guerre et l'indépendance". Tout en réajustant ses lunettes de soleil vintage, il rappelle que le 19-Mars était un jour férié en Algérie, jusqu'en 1988. La preuve, selon lui, que "certains dans le pays font du lobbying au profit de la France pour effacer un pan de l'histoire algérienne".
 
La Grande Poste d'Alger
La cinquantaine élégante, Salima se souvient elle aussi de cette journée de 1962, bien qu'elle n'était âgée que de 4 ans à l'époque. "Alger était en fête, nous sommes sortis dans la rue, ma mère et moi, pour exprimer notre joie d'être libres aux côtés de nos compatriotes", raconte-elle d'une voix troublée par l'émotion. Cette mère de famille et professeur d'allemand affirme qu"il est nécessaire de célébrer le 19 mars 1962 pour que "la jeune génération n'oublie pas tout le mal qui a été fait par le colonialisme et qu'elle soit fière de son identité". Tournée vers l'avenir, elle ne souhaite pas rester l'otage de l'histoire. "Malgré cette mémoire douloureuse, aujourd'hui je ne regarde plus la France comme une ennemie", précise Salima, dont le prénom signifie paisible en arabe.
 
Ménager l’ancienne puissance coloniale
 
Dans les locaux de la rédaction d'Al Watan, quotidien francophone fondé en 1990 et référence de la presse algérienne, la déception est également de mise.
 
"Le cinquantenaire des accords d'Évian aurait mérité d'être célébré car ils constituent une victoire politique pour les Algériens qui avaient obtenu ce jour-là des concessions importantes du colon français", note Fayçal Metaoui, salarié du quotidien depuis 22 ans. Il explique que les autorités algériennes ont toujours préfèré commémorer le 5 juillet 1962, soit la date officielle de la fête de l'indépendance du pays, ou encore le 1er Novembre 1954 qui marque le déclenchement de la Guerre d'Algérie . "Le pouvoir ne considère pas le 19-Mars comme une grande fête, mais comme une simple étape du processus de libération car le débat n'est pas tranché en son sein sur les accords d'Évian, que certains responsables de l'époque avaient considéré comme insuffisants voire comme une trahison", analyse-t-il.
 
L'éditorialiste Hassan Moali estime lui que l’Algérie officielle occulte ce cinquantenaire symbolique afin d'éviter d'avoir à faire le bilan de l’indépendance, et par conséquent celui du pouvoir actuel. Pis, en cette période de campagne électorale pour les deux pays (présidentielle en France et législatives en Algérie, NDLR), il soupçonne les autorités locales de ménager l’ancienne puissance coloniale en célébrant "sans tambour ni trompette" ce qui devrait l'être.
Nabila Amir, journaliste politique à Al Watan
 
"Résultat, nous avons la pathétique impression que c'est la France qui commémore toute seule, notamment à travers les médias, le cinquantième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie, c'est le monde à l'envers", peste-t-il.
 
Nabila Amir, journaliste politique pour Al Watan depuis 13 ans, confie quant à elle ressentir un pincement au cœur en pensant "aux victimes du colonialisme et de la guerre qui ne seront pas honorées dignement", ce 19-Mars. "Normalement, dans un pays qui se respecte, on aurait préparé plusieurs mois à l'avance un tel anniversaire, ne serait ce que pour rafraîchir les mémoires", regrette Nabila qui pense que la banalisation de ce cinquantenaire résonne comme un manque de reconnaissance des dirigeants de l'État. "Comment reprocher ensuite à la majorité des jeunes de ce pays de ne pas connaître leur histoire quand on les prive, pour des raisons politiques, d'une telle fête", conclut-elle.

Première publication : 19/03/2012

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