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Dernière modification : 26/03/2012

Diplomatie du Qatar : improvisation ou stratégie à long terme ?

Depuis quelques années, le Qatar est pris d’une frénésie d’achat. Des œuvres d’art aux entreprises, en passant par les équipes de football ou les hôtels prestigieux, le Qatar achète tout ! Mais quelle est sa stratégie ? Le Journal de l’Intelligence Economique d’Ali Laïdi a enquêté sur les mystères de la diplomatie du Qatar.

Le Qatar. Coincé entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, ce territoire désertique grand comme la Corse est assis sur la 3ème réserve gazière du monde. Depuis 2000, ces gisements ont fait bondir les revenus de ce petit Etat d’1,7 million d’habitants dont 300 000 nationaux. Des buildings ultramodernes, des marinas luxueuses, des îles artificielles exubérantes. Selon le FMI, le Qatar est aujourd’hui l’un des plus riches états du monde. Et c’est sans doute le plus actif sur la scène internationale : investissements tous azimuts, intervention en Libye, médiation dans le dossier syrien, le tout relayé par l’influente chaîne qatarienne Al-Jazira. En 10 ans, le Qatar est sorti de l’anonymat pour s’imposer dans la cour des grands. Quel est donc ce nouvel acteur omniprésent du paysage mondial? Et surtout, que cherche-t-il ?

Nous nous sommes rendus à Doha, la capitale. Notre enquête commence au Centre pour handicapés Shafallah. Depuis 5 ans, le Shafallah organise en janvier un forum international sur le handicap. Il est présidé par Shekha Moza Bint Nasser, la seconde épouse de l’émir. Nous avons été invités par le gouvernement avec d’autres journalistes français et étrangers. Cette année, le Shafallah, à force de lobbying s’est offert la participation des plus grands acteurs humanitaires du monde. Des premières Dames et des représentants de l’ONU ont répondu présent.

Parmi ces invités de marque Cherie Blair, l’ancienne première dame de Grande-Bretagne. Pour elle, « le Shafallah est devenu un grand événement mondial. C’est l’endroit où les activistes du monde entier peuvent venir et débattre des problèmes liés au handicap. » Pour Valerie Amos, sous-secrétaire de l’ONU en charge de l’action humanitaire, « si le Qatar s’intéresse depuis peu aux questions humanitaires, il a su s’imposer comme une vraie force ». En clair, le Qatar est devenu en quelques années un acteur humanitaire très influent.

Le temps était aussi à la coopération. Parmi les invités, la française Nora Berra. La secrétaire d’Etat à la santé en a profité pour rencontrer son homologue qatarien. L’occasion aussi d’entretenir les bonnes relations bilatérales. « La France est un vieil ami. Nous avons de très bonnes relations et nous sommes ravis que son Excellence la Ministre ait accepté notre invitation au forum », nous a affirmé le ministre de la Santé Abdullah Khalid Al-Qahtani

Le Qatar apprécie la France et l’Europe en général. Ses milliards de dollars pleuvent sur le vieux continent, transformé en Casino où l’émirat gagne à tous les coups. Dans l’immobilier, le Qatar s’est offert en quelques mois le palace parisien Royal Monceau, l’ancien centre de conférences internationales avenue Kléber, le célèbre Carlton de Cannes et la société qui possède l’ hôtel Majestic. A Londres, c’est le prestigieux magasin de luxe Harrods qu’il a racheté.

En décembre 2011 le fonds souverain a racheté 10% du capital du groupe Lagardère, après être déjà entré au capital de Veolia Environnment et de Vinci. A travers cette acquisition, c’est le constructeur aéronautique EADS que semble viser Doha. Car Lagardère détient 7,5% de son capital.

Même la culture n’échappe pas à la main mise Qatarienne. Le pays aurait racheté un Cézanne pour 250 millions de dollars. Et c’est maintenant à Doha que les artistes internationaux viennent exposer, comme le japonais Takashi Murakami.

Mais ce qui surprend, c’est l’offensive sportive de ce pays pourtant peu sportif. Après la Coupe d’Asie de football en 2011, Doha accueillera les mondiaux de handball et d’athlétisme en 2015 et 2017 et surtout la coupe du monde de football en 2022.

Le fonds souverain s’est offert le PSG pour 150 millions d’euros après le club Espagnol de Malaga. Et la chaîne Al-Jazira a raflé les droits TV de la Ligue 1 en France et une partie des droits de la ligue des Champions pour près de 300 millions d’euros. Et ce n’est pas fini…

Nous sommes allés visiter Aspire, l’immense complexe sportif de Doha. Sur 200 hectares, des stades gigantesques, des pistes d’athlétisme climatisées, et une clinique du sport Aspetar, que la FIFA a reconnu comme établissement d’excellence. Les plus grands sportifs du monde viennent s’y faire soigner. Et les médecins les plus renommés y exercent. En tout, 45 nationalités sont représentées à Aspetar.

Le Français Bouabdellah Tahri, recordman d’Europe du 3000m steeplechase a choisi d’y effectuer sa rééducation du tibia. Pour lui, « l’avenir du sport mondial sera au Moyen-Orient, pas ailleurs. »

Et l’avenir passe par la jeunesse. A Aspire, on forme les futurs footballeurs du Qatar. Les enfants que nous avons pu rencontrer n’ont que 8 ans et comme tous les écoliers de Doha, ils sont ici en cours de sport. Car les entraîneurs ont bien compris que c’était le meilleur moyen de repérer les futurs champions qui composeront l’équipe nationale à la Coupe du Monde dans dix ans.

L’argent du Qatar ne sert pas seulement à faire pousser les jeunes footballeurs. Il sert aussi à planter les graines des futurs champions économiques. En France, l’émirat a doté un fonds de 50 millions d’euros pour financer les projets de jeunes entrepreneurs de banlieues.

Nous avons rencontré Mohamed Khemliche à Drancy, en Seine-Saint-Denis. A 43 ans, Mohammed cherche depuis longtemps à monter son entreprise de réparation d’ascenseurs. Il vient de déposer un dossier de candidature auprès du Qatar. Car malgré un business plan solide, il se heurte toujours au même problème. « C'est assez difficile d’avoir des financements aujourd’hui. Les banques ne prêtent pas. Donc là ça a été l'occasion, le fait que le Qatar vienne avec des financements. On a envie d'en profiter. Si les Qatariens sont prêts à financer les projets, tant mieux ! En sachant très bien que c'est les compétences qui sont demandées et non autre chose. Je ne pense pas qu'ils viennent investir dans les entreprises s’il n’y a pas une certaine compétence. »

Nabéla Aïssaoui a créé son entreprise d’accompagnement juridique en 2009. Nous la retrouvons au forum pour la diversité entrepreneuriale à Paris. Elle a aujourd’hui besoin de financements pour s’agrandir. Elle aussi vient de déposer un dossier auprès du Qatar. Pour Nabéla, ce n’est que du business. « Ils investissent de manière privée. Je suis une entreprise privée. Pour moi il n'y a aucune contre indication à faire une négociation financière avec n'importe qui. Ce serait les Etats-Unis qui apporteraient les fonds, je serais la première à y aller aussi. Donc pour moi le pays ne change pas grand chose du moment qu'on est d'accord sur la négociation et que je n'ai pas l'impression que la négociation est en ma défaveur. »

Humanitaire, sport, art, business et maintenant banlieues...Le Qatar est partout. Pourquoi cette diplomatie du portefeuille ?

En février dernier, l’Institut Français des Relations Internationales a organisé à Paris une table ronde sur le sujet. Nous y avons rencontré Hasni Abidi, le directeur du centre d’études et de recherche sur le monde arabe de Genève. Son explication : l’épuisement prochaine des ressources. « Le Qatar est conscient d'abord que ses ressources gazières et pétrolières ne sont pas éternelles et donc c'est pourquoi il a fondé ce fonds souverain qu'il a doté de plusieurs centaines de milliards pour investir dans plusieurs projets soit en Europe, aux Etats-Unis, en Afrique et dans le monde arabe. »

Karim Sader est un spécialiste du Qatar. Pour lui, derrière la communication du Qatar, se cache une angoisse existentielle : exister hors de ses frontières pour compenser ses vulnérabilités géographiques, géopolitiques et militaires. Mais alors pourquoi l’émirat mise sur les achats compulsifs plutôt que les placements stratégiques comme le rachat de brevets ?« Le Qatar n'a pas les moyens d'effectuer une stratégie sur le long terme que ce soit dans ses implantations, que ce soit dans ses politiques de placement, explique Karim Sader. Il y a ce handicap je dirais qui est lié à son facteur démographique. »

Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des prétentions régionales et mêmes mondiales. D’après Karim, le Qatar envisagerait de devenir le nouveau pôle islamique du XXième siècle. Il volerait ainsi à l’Arabie Saoudite, son géant de voisin, ses prétentions islamiques.

Mais pour réussir ce pari audacieux, le Qatar doit d’abord assurer sa sécurité. Pas seulement militaire, mais aussi alimentaire. Nous avons rencontré à Doha le Président du programme de sécurité alimentaire, Fayad Bin Mohammed Al-Attiya. Il est aussi un proche conseiller du fils héritier de l’émir. Il nous a confié la grande vulnérabilité de son pays. « Un pays comme le Qatar qui importe 90% de sa nourriture est dans une situation si vulnérable qu’il doit sécuriser ses importations de manière durable. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé le programme de sécurité alimentaire. »

Le Qatar a donc pris les devants pour réduire sa dépendance alimentaire. Il investit à tour de bras en Europe, son principal fournisseur en denrées alimentaires de manière à se rendre indispensable au vieux continent. Et pendant qu’il rachète devant les caméras des équipes de foot et des tableaux de maître, il mène discrètement une politique de conquête de terres à l’étranger. D’après Karim Sader, «depuis bientôt une décennie, le Qatar a développé une stratégie qu'on appelle l'agri business. C'est à dire il est parti à la conquête des terres arables et achète des terrains en Afrique, en Asie. »

D’après la Banque Africaine de Développement, la monarchie exploite 40 000 hectares de terres fertiles au Kenya. Des projets similaires sont en discussion au Soudan, en Ukraine, en Argentine, en Chine, en Australie ou en Afrique du Sud.

Autre enjeu vital, l’eau potable. Le Qatar n’a que deux jours de réserve et d’ici 2020 les besoins vont doubler. Allié à GDF Suez l’émirat a ouvert des usines de dessalement et de traitement des eaux usées comme ici à Doha.

De l’art à l’eau, du foot aux terres arables, la stratégie du Qatar reste difficile à cerner. Quelles ambitions derrière tous ces investissements. Indépendance, sécurité ou bien désir de grandeur ?
 

Par Thomas DUDZINSKI , Camille RUSTICI

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