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Afrique

Les putschistes ont-ils les moyens de se maintenir au pouvoir ?

Vidéo par Clémence DIBOUT

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 28/03/2012

Menacés par la rébellion touareg, mis au ban de la communauté internationale, taxés d’amateurisme, les putschistes maliens peinent à s’imposer à Bamako. Un cafouillage politique qui pourrait signer l’échec de leur coup d’État.

Le Mali est-il en train de vivre un coup d’État aussi spectaculaire qu’éphémère ? Après le renversement éclair, le jeudi 22 mars, du président malien Amadou Toumani Touré (ATT) - accusé de laxisme dans la lutte menée contre la rébellion touareg au Nord -, la thèse d’un "coup d’État, coup de poker" est désormais sur bon nombre de lèvres de spécialistes.

Car aussi rapide fut-il dans son exécution, ce putsch militaire mené par des soldats

Sommet extraordinaire de la Cédéao mardi

Un sommet extraordinaire des chefs d'Etat de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) se tient à Abidjan mardi pour tenter d'esquisser une sortie de crise.

Déjà arrivé sur place, de même que le Béninois Boni Yayi, président en exercice de l'Union africaine (UA), le président burkinabè Blaise Compaoré a souhaité que ce sommet permette "de prendre des dispositions (...) afin que soit préservé l'intégrité du territoire malien et que soit rétabli dans ce pays l'ordre constitutionnel".

balternes, dont le plus haut grade ne dépasse pas celui de capitaine, laisse perplexe. Par son amateurisme d’abord. Loin d’avoir su imposer au pays une nouvelle autorité légitime, les putschistes se sont, pour l’heure, surtout illustrés dans leur incapacité à gérer les actes de vandalisme qui ont suivi leur prise de pouvoir. "Ces mutins n’ont pas réussi à rétablir l’ordre dans la capitale, ils sont impuissants face aux pillages récurrents des ministères et des commerces. Pour le moment, ils ont échoué à s’imposer comme une entité politique capable et forte", explique Pierre Boilley, professeur d’histoire d’Afrique contemporaine à l’université Paris I et directeur du Centre d’études des mondes africains (CEMAF).

Un constat partagé par son confrère Philippe Hugon, spécialiste de l’Afrique à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

"Une fois arrivés au pouvoir, ils ont tout d’abord essayé d’instaurer un ouvre-feu, qui n’est pas vraiment respecté. On rapporte aussi que certains mutins sont sortis du palais présidentiel avec des frigidaires et du mobilier. Soyons honnêtes, ils sont complètement dépassés par la situation", développe le chercheur de l’Iris.

Isolement politique

À ce manque flagrant d’autorité – aggravé par l’absence de charisme de leur leader, le capitaine Amadou Sanogo "un professeur d’anglais, pas un grand stratège militaire", rappelle Pierre Boilley – s’ajoute l’incertitude politique sur les projets de la junte. Dans une interview à RFI, le 23 mars, le capitaine Sanogo, chef des militaires putschistes, a promis de ramener l’ordre. Il se présentait également comme un homme de négociations. "Mais derrière ce discours rassurant, il n’y a eu aucune mesure concrète proposée. Ces militaires [regroupés au sein du Comité national de redressement de la démocratie et de la restauration de l’État (CNRDR), ndlr] n’ont pas de programme, seulement des promesses. Ils n’ont pas non plus le soutien de partis politiques maliens. Ils sont isolés dans leur propre pays", ajoute le spécialiste du Cemaf.

En plus de cet isolement politique interne, la junte, condamnée unanimement par l’Union africaine, l’Union européenne, la Cédéao et les grandes puissances occidentales, souffre de l’absence de reconnaissance internationale. "A moins de trouver rapidement des alliances ici et là, ils n’auront pas de légitimité politique suffisante pour perdurer", explique Philippe Hugon.

Deux scenarii possibles

Dans ce contexte "chaotique", difficile, en effet, de leur prédire un avenir pérenne. Leur durée de vie à la tête de l’État pourrait même ne pas excéder quelques jours. "Évidemment, nous ne sommes sûrs de rien, mais plusieurs retournements de situation sont envisageables à ce jour", explique Pierre Boilley. Un des scénarii plausibles serait la restitution du pouvoir à de plus hauts gradés. "Il n’est pas impensable que ces putschistes prennent conscience qu’ils se trouvent dans une impasse. Rappelons qu’au départ, il ne s’agissait que d’une mutinerie pour dénoncer non seulement l’incompétence du président Touré dans la lutte contre la rébellion touareg, mais aussi la corruption qui gangrène les rangs de l’armée et les conditions de vie déplorables des fantassins. Je ne pense pas que le but était réellement de s’emparer du pouvoir en place."

Répartition des Touareg dans le Sahel

Le deuxième scenario probable serait la contre-offensive loyaliste, un scénario pris au sérieux par les spécialistes. De multiples sources ayant assuré au quotidien Le Monde que des commanditaires, fidèles au président déchu, attendraient "le bon moment pour sortir du bois" et reprendre le pouvoir. "Les informations circulant sur le sort du président Touré sont contradictoires. Si les putschistes assurent l’avoir arrêté, rien ne prouve qu’il est entre leurs mains", continue Philippe Hugon.

L’instabilité du Sahel en jeu

Reste qu’en arrière-plan de ce putsch, c’est l’avenir de toute la région saharo-sahélienne qui se joue. La zone, gangrénée par les trafics d’armes et de drogues, où cohabitent la rébellion touareg du MNLA et les islamistes d’Aqmi, reste plus que jamais une zone à hauts risques.

Les nouveaux hommes forts de Bamako seront-ils capables de régler ces conflits au Nord ? "Pour le moment, le coup d’État n’a rien changé à la dynamique du MNLA qui poursuit ses attaques dans le nord du pays", explique Pierre Boilley. Pis, en cette période de vacuité gouvernementale, et en l’absence d’une armée unifiée, les putschistes offrent – paradoxalement - l’opportunité aux "hommes bleus" de progresser plus rapidement. Sans compter, ajoute le spécialiste, que "le MNLA ne prendra pas le risque d’ouvrir les négociations avec une entité politique aussi peu reconnue que le CNRDR."

Au contraire, ragaillardi par la faillite de l’État malien, le MNLA pourrait se sentir pousser

des ailes. Il y a donc urgence à redonner une stabilité au pouvoir malien, estime Philippe Hugon qui craint des alliances de circonstances avec les islamistes de la région. "Même sans connivences idéologiques, Aqmi et le MNLA pourraient s’entendre pour le contrôle du trafic d’armes et de cocaïne qui pullulent dans la région. Ces mouvements ont donc une dimension qui dépasse aujourd’hui le simple enjeu malien."

 

Première publication : 26/03/2012

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