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FRANCE

Youssef al-Qaradaoui, le prédicateur sunnite qui inquiète la France

Texte par Ségolène ALLEMANDOU

Dernière modification : 27/03/2012

La venue en France du cheikh Al-Qaradaoui pour le congrès annuel de l'Union des organisations islamiques de France fait l’objet d’une vive polémique en raison de ses nombreuses déclarations haineuses contre les juifs et ses appels au djihad.

Le cheikh al-Qaradaoui n'est pas le bienvenu en France. Connu pour ses propos antisémites, le prédicateur est invité par l’Union des organisation islamiques de France (UOIF) pour assister à la 29e Rencontre annuelle des musulmans de France, du 6 au 9 avril, au Bourget, dans le nord de Paris. Mais sa visite suscite depuis plusieurs jours une vive polémique. 

Depuis les tueries de Toulouse et de Montauban, entre les 11 et 19 mars, plusieurs voix au sein de la classe politique se sont élevées contre une éventuelle présence sur le territoire français de Qaradaoui, considéré comme l'un des plus influents prédicateurs de l'islam sunnite. Le Front national a été le premier parti à s’indigner de sa visite, suivi du député PS Manuel Valls qui a dénoncé "ses fréquents propos antisémites". Le président français Nicolas Sarkozy s'est clairement positionné sur le sujet, lundi 26 mars, sur l’antenne de la radio France Info : "J'ai indiqué à l'émir du Qatar lui-même que ce monsieur n'était pas le bienvenu sur le territoire de la République française", a-t-il déclaré. "Il ne viendra pas."

Barbe grise et turban blanc, le religieux sunnite de 86 ans doit sa notoriété à la chaîne d'informations Al-Jazeera basée au Qatar. Chaque semaine, il officie dans son émission de deux heures "Vie et charia", que suivent des millions de musulmans, y compris en France. Il répond aux questions des fidèles sur différents aspects de la pratique de la religion musulmane en apportant une interprétation rigoriste des textes religieux.

Né en Égypte en 1926, il rejoint durant ses études la confrérie des Frères musulmans, ce qui lui vaut d’être emprisonné à plusieurs reprises dans les années 1950. En 1961, il s’exile au Qatar, pays qui lui offre la nationalité. Il y vit depuis confortablement avec sa deuxième épouse, beaucoup plus jeune que lui.

Une personnalité influente

Considéré comme l'une des personnalités religieuses les plus influentes de sa génération, il diffuse ses prêches en s’appuyant sur les médias, comme la télévision et Internet. En 1997, il fonde le site populaire Islam Online, sur lequel il publie ses fatwas (avis religieux). Cet intellectuel compte aussi une centaine d’ouvrages dont "Le licite et l'illicite en islam", traduit dans plusieurs langues et vendu à des millions d'exemplaires. Cet ouvrage a toutefois été interdit en France en 1995, avant d’être à nouveau autorisé, en raison de passages polémiques sur les homosexuels ("ces êtres nocifs") et la vie conjugale ("il [le mari] lui est permis de la [son épouse] battre légèrement, avec ses mains, en prenant soin d'éviter le visage ou d'autres parties sensibles").

Parmi ses multiples positions religieuses qu’il assimile à un "islam modéré", le cheikh Qaradaoui a dénoncé les attaques du World Trade Center et affiché son opposition à Al-Qaïda, en appelant les Taliban à ne pas détruire les bouddhas de Bamiyan en 2001. Il soutient cependant "la résistance" à ce qu’il appelle l'occupation de l'Irak en 2003. L’année suivante, il publie, avant de se rétracter, une fatwa autorisant l'enlèvement et le meurtre de civils américains en Irak pour faire pression sur l'armée américaine afin qu'elle retire ses forces. En 2008, il élève Saddam Hussein au rang de "martyr".

Soutien au Hamas

Le prêcheur cathodique est particulièrement connu pour ses positions antisémites. Il publie régulièrement des fatwas appelant au djihad contre Israël et les juifs car il considère "toute la Palestine" comme un territoire musulman, en accord avec l'idéologie des Frères musulmans et du Hamas. Il s'oppose fermement à l'existence de l'État d’Israël et de l'Autorité palestinienne et affiche son soutien au Hamas - en 2004, il soutient notamment le recours aux attentats-suicides par le mouvement. En janvier 2009, il déclare sur Al-Jazeera : "Tout au long de l'Histoire, Allah a imposé [aux juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler [...]. C'était un châtiment divin. Si Allah le veut, la prochaine fois, ce sera par la main des musulmans".

En 2011, cheikh Qaradaoui a régulièrement exprimé sur la chaîne satellitaire du Qatar son soutien aux populations égyptienne, tunisienne et libyenne. Il a appelé le peuple égyptien à se battre contre les despotes et a interdit aux forces de sécurité de tuer des civils. Le 18 février, il est de retour en Égypte pour conduire la prière place Tahrir après la démission du président Hosni Moubarak. Il s'agit de sa première apparition publique en 50 ans, preuve de sa grande popularité dans le pays. Dans la foulée, il appelle Mouammar Kadhafi à renoncer au pouvoir et à tirer les leçons de l'Égypte et de la Tunisie. Il lance dès le début du conflit une fatwa contre le dictateur, "afin de le [Mouammar Kadhafi] tuer".

Soucieux de l'expansion chiite dans les pays musulmans, le prédicateur sunnite s’est surtout manifesté ces derniers mois par ses diatribes antichiites et ses appels virulents à faire tomber le régime syrien de Bachar al-Assad, au point qu’il en est arrivé à envisager les conditions du djihad contre le pouvoir de Damas, allié de l'Iran, son nouvel ennemi. Le religieux appelle aujourd'hui à verser l'argent du "zakat" (l'aumône légale islamique) aux Syriens qui se sont soulevés depuis plus d'un an contre le régime en place.

Deux visites en France

La réaction de la France, qui s’oppose à l’invitation du cheikh Qaradaoui en tant que président du Conseil européen de la fatwa et de la recherche (CEFR), surprend le président de l’UOIF, Ahmed Jaballah, qui qualifie le religieux d'"homme de paix et de tolérance". "L'invitation […] est connue depuis des semaines. Donc pourquoi aujourd'hui ? Pourquoi ça n'a pas été dit dès le départ ?", s’interroge-t-il.

Qaradaoui a déjà effectué au moins deux visites en France. En 1992, dans la Nièvre, il présidait la première cérémonie de remise de diplômes à l'Institut européen des sciences humaines, une école de formation des imams encadrée par l'UOIF. En 2002, il a été accueilli en grande pompe, à Paris, pour le congrès annuel du CEFR. Mais, à l'époque, il ne suscitait, semble-t-il, aucune méfiance de la part des autorités françaises. Youssef Al-Qaradaoui "est un grand savant musulman connu par ses positions de modération et de juste milieu", ajoute Ahmed Jaballah. "C'est un homme de dialogue et d'ouverture. Il a été reçu par le pape Jean-Paul II et il a rencontré des représentants chrétiens et juifs."

En février 2008, la Grande-Bretagne a refusé un visa à Qaradaoui, le ministère britannique de l'Intérieur jugeant alors que "la Grande-Bretagne ne tolèrera[it] pas la présence de ceux qui cherchent à justifier tout acte de violence terroriste". Il dispose toutefois d’un visa diplomatique délivré par le Qatar qui lui permet de voyager partout dans le monde...

Première publication : 27/03/2012

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