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FRANCE

Voyage au cœur du "djihadisme de terroir"

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 29/03/2012

La dérive meurtrière de Mohamed Merah, l'auteur des tueries de Toulouse et de Montauban, a ravivé la crainte de l'existence d’une mouvance islamiste radicale en France. Difficilement repérable, elle n'en reste pas moins marginale.

Peu de temps après les attentats du 11 septembre 2001, le monde découvrait le visage de Zacarias Moussaoui, un djihadiste français né en 1968 à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques), et condamné en 2006 à de la prison à perpétuité pour sa participation dans l’attentat terroriste le plus meurtrier jamais perpétré sur le sol américain.

Une dizaine d’année plus tard, c’est au tour d’un autre Français de défrayer la chronique internationale. Jeudi 22 mars, Mohamed Merah, né à Toulouse, est abattu dans la Ville rose par le Raid après 32 heures de siège au cours duquel il a reconnu sa responsabilité dans les tueries de Montauban et de Toulouse qui ont fait sept morts.

Comment des Français, élevés sur le sol national, ont-ils pu basculer dans le fanatisme le plus brutal ? Comment devient-on un "djihadiste de terroir", pour reprendre les termes de Mathieu Guidère, islamologue et spécialiste de géopolitique à l’université Toulouse II-Le Mirail ?

Une vingtaine de salafistes en France

Deux questions qui viennent aujourd’hui s’immiscer avec fracas dans la campagne présidentielle. "Les gens se demandent si le cas Merah a ouvert la voie à d’autres éventuels passages à l’acte, explique Mathieu Guidère. La réponse est complexe mais avec les tueries de Toulouse et Montauban, il faut reconnaître qu'un verrou psychologique a sauté. Il est possible qu'un fanatique, avec un degré de folie et de détermination assez élevé, puisse s'en prendre à ses concitoyens sur le territoire national."

Pour autant, le passage à l’acte de Mohamed Merah est le premier du genre en France. Un cas marginal que les autorités hexagonales cherchent à "isoler" en répétant à l’envi que seuls une vingtaine de Français ayant des liens supposés avec Al-Qaïda ont été listés sur le territoire.

Alors au-delà de la question d’une éventuelle - et peu probable - contagion de cet islamisme radical en France, se pose surtout la question du profil de cette ultra-minorité d’intégristes musulmans. Selon le professeur Mathieu Guidère, pour comprendre ce mouvement salafiste né en Hexagone, il faut partir des attentats du 11 septembre 2011. "Avant cette date, les djihadistes, en Europe et en France plus particulièrement, évoluaient dans un état d’esprit différent. Ils s’attaquaient au territoire national en tant qu’ancienne puissance coloniale. En 1995, lors de la vague d’attentats perpétrés en France, par exemple, les islamistes mis en cause soutenaient le GIA [le groupe islamique armé algérien impliqué dans la guerre civile algérienne dans les années 1990, NDLR]", développe-t-il.

Le "djihad global"

Depuis les attaques du World Trade Center, à New York, les salafistes du monde entier se sont lancés dans une nouvelle forme de "guerre sainte" : le djihad global, c'est-à-dire "une idéologie où l’appartenance à un territoire n’a plus rien à voir avec la revendication identitaire", continue Mathieu Guidère. En d’autres termes, les islamistes radicaux, de France et d’Europe, se sentent aujourd’hui investis d’une mission globale dont les motivations ne trouvent pas uniquement leur origine dans les problématiques sur le voile islamique ou le halal*.

Ils opèrent une rupture totale avec les valeurs du territoire sur lequel ils vivent pour défendre des causes extérieures : la cause afghane ou palestinienne, par exemple. "La France n’a pas échappé à la règle. Le premier cas du genre recensé a été Zacarias Moussaoui, un Français qui vouait une haine aux États-Unis et au peuple juif en ayant grandi à Montpellier", ajoute le professeur de l’université toulousaine.

Leur recrutement aussi a évolué**. Dans les années 1990, c’est la cellule mère, Al-Qaïda, qui enrôlait de façon très sélective ses futurs membres. Dans les mosquées, des imams radicaux pouvaient repérer et former leurs futurs djihadistes. "Mais depuis 2001, du fait de la surveillance accrue des services de renseignements, en Europe notamment, ce genre de recrutement a cessé. C’est désormais à l’intéressé de proposer sa candidature."

Des intégristes français invisibles

Un mode opératoire qui a tout compliqué, insiste le spécialiste. "Depuis 2007 [date à laquelle la dernière filière djihadiste française connue a été démantelée, en Ariège], les salafistes français sont devenus invisibles." Ils peuvent aussi bien provenir des quartiers populaires que de la classe bourgeoise. "Ils ne portent pas forcément de barbes longues, ne marchent pas pieds nus, ne portent pas l’habit traditionnel. Certains ont des diplômes universitaires, d’autres non. Al-Qaïda a besoin de cerveaux pour mener à bien ses actions", rappelle Mathieu Guidère. Et surtout, ils organisent seuls leur voyage – obligatoire – dans les zones afghano-pakistanaises, en Somalie, au Yémen, en Irak, au Soudan... "Ce sont des loups solitaires. Ils se renseignent sur Internet, consultent une foule de sites extrémistes, préparent leur sac à dos et s’en vont, parfois du jour au lendemain."

"Quand j’ai découvert que deux jeunes de Vénissieux (Rhône) [Nizar Sassi et Mourad Benchellali, accusés de terrorisme après un voyage en Afghanistan, avant d’être libérés] se trouvaient à la prison de Guantanamo en janvier 2002, je suis tombé de ma chaise", témoignait ainsi il y a quelques années André Guérin, ancien maire communiste de cette ville de la banlieue lyonnaise.

En Afghanistan, la plupart de ces jeunes initiés se trouvent un guide spirituel. "Un personnage incontournable dans leur formation. Ils ont besoin de se sentir légitimés, d’obtenir la bénédiction de leurs pairs avant d’agir", développe Mathieu Guidère. C’est en revenant en France qu’ils sélectionnent des cibles et décident ou non de passer à l’action. Gare cependant à ne pas tomber dans l’alarmisme. "On distingue plusieurs branches d’extrémistes musulmans français. Ceux répertoriés comme djihadistes par les autorités - prêts à recourir à la violence s’il le faut - n’excèdent pas une trentaine de personnes. Quant aux terroristes, c’est-à-dire ceux qui prévoient de passer à l’action, on n’en compte un, précise Mathieu Guidère avant de se reprendre dans la foulée : "On n'en comptait qu'un."

* Voir Les nouveaux terroristes, Mathieu Guidère, éd. Autrement, 2011.

** Voir Le manuel de recrutement d'Al-Qaïda, Mathieu Guidère, éd. Du Seuil, 2007.

Première publication : 28/03/2012

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