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FRANCE

Le niqab comme revendication d'un féminisme islamique

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 11/04/2012

Il y a un an, la loi interdisant la "dissimulation du visage dans l'espace public" entrait en vigueur. Depuis, au moins 300 femmes ont été verbalisées, plus de 350 contrôlées. Les associations prônant le port du niqab dénoncent une loi liberticide.

"On ne va pas y aller par quatre chemins, cette loi est liberticide, sexiste, islamophobe et infantilisante !" Lila Citar est en colère et elle ne mâche pas ses mots quand il s’agit de la loi interdisant le port du voile intégral dans les espaces publics. Présidente de l’association Amazones de la liberté, cette femme de 30 ans, voilée de la tête aux pieds "par choix", n’a qu’un seul objectif depuis un an : obtenir son abrogation.

"Nous écumons tous les tribunaux et quand nous aurons épuisé tous les recours en France, nous irons voir la Cour européenne des droits de l’Homme", assène avec détermination la jeune femme qui a réussi à rallier à sa cause plus de 350 adhérentes au sein de son association et "des milliers de sympathisants de tous bords confessionnels et politiques."
 
Le 11 avril 2011, la loi interdisant le port du niqab dans les espaces publics entrait en vigueur. Elle était censée s'appliquer à 2 000 personnes, selon les chiffres communiqués à l'époque par le ministère de l’Intérieur. Selon Lila Citar, elle ne concernerait aujourd'hui guère plus de 500 à 600 femmes...
 
Une infraction de seconde classe

Loi du 12 octobre 2010 sur la dissimulation du visage

● Prise d'effet le 11 avril 2011. Le voile intégral et tout autre type d'apparat rendant impossible l'identification de la personne sont interdits dans les espaces publics depuis cette date.

● La loi sur la dissimulation du visage prévaudra dans tous les lieux publics : transports en commun, commerces, établissements scolaires, bureaux de poste, hôpitaux, tribunaux, administrations, plages, jardins, promenades, voies publiques.

● Le texte prévoit une amende allant jusqu'à 150 euros et/ou un "stage de citoyenneté". Toute personne obligeant une femme à se voiler sera passible d'un an de prison et de 30 000 euros d'amende. Si la victime est mineure, la peine sera doublée.

Selon le bilan arrêté à la fin du mois de mars par le ministère de l’Intérieur, quelque 300 femmes ont été verbalisées en un an, sur un total de 354 contrôlées. Mais d’après l’association Touche pas à ma Constitution, créée en 2010 pour dénoncer les "lois liberticides du gouvernement", les verbalisations concerneraient en fait 367 femmes.
 
Le texte de la loi, qui prévoit que "nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage", punit l’infraction d’une amende pouvant aller jusqu’à 150 euros ou d’un stage de citoyenneté. Si les syndicats de police estiment la loi "très difficile à appliquer", Lila dénonce des abus policiers, des interrogatoires interminables et des humiliations pour une infraction de deuxième classe, "du même acabit que téléphoner au volant", selon elle.
 
"Nous avons toutes été arrêtées au moins une fois, voire menottées et emmenées au commissariat pour des interrogatoires qui peuvent durer jusqu’à quatre heures", poursuit-elle. Au moment de l’entretien qu'elle a accordé à FRANCE 24, Lila raccroche avec une femme arrêtée alors qu’elle allait faire ses courses. "Des appels comme ça, j’en ai dix par jour…"
 
Climat de défiance croissant
 
Depuis l’affaire Merah, Lila Citar estime que la situation a empiré pour les femmes voilées. La période pré-électorale où la police les interpelle "pour faire du chiffre" n’arrange pas les choses : "On nous traque dans la rue comme de dangereux criminels (…). Parfois, jusqu’à 12 policiers sont mobilisés pour une seule femme qui amène ses enfants à l’école. Mais pendant ce temps, les vrais terroristes, les vrais délinquants, les vrais criminels peuvent agir en toute impunité". 
 
Rachid Nekkaz, porte-parole de Touche pas à ma Constitution, met l’accent sur le climat de peur qui s’est installé en France depuis l’application de la loi qu’il qualifie, lui aussi, de "liberticide".
 
"Nous ne pouvons plus sortir de chez nous, on n’a plus accès aux lieux de culture, aux soins, aux magasins. Certaines ne peuvent plus travailler. Moi, citoyenne française, je ne vais pas pouvoir aller voter !", s’étrangle Lila Citar, qui déplore également l’explosion des agressions au nom de la loi et le climat latent de délation en France : "On se fait cracher dessus, insulter dans la rue. On est même dénoncée par des citoyens qui appellent la police jusqu’à cinq fois de suite pour qu’on vienne nous arrêter".
 
Une mesure inefficace
 
Si le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, avait déclaré en janvier à l'Assemblée nationale que "le nombre de femmes intégralement voilées a diminué de moitié" depuis l'application de la loi, Agnès de Féo, sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et réalisatrice de plusieurs films sur le voile, dont "Sous la burqa", en 2010, et "Niqab hors-la-loi", en 2011, estime au contraire que la loi - par son caractère discriminatoire et stigmatisant - a eu un effet incitatif.
 
"Tous les musulmans se sont sentis concernés et ils ont très mal pris le fait qu’une loi vise spécifiquement les musulmans. Du coup, ils ont été nombreux à se radicaliser", estime la sociologue qui travaille sur la question depuis 2008.
 
"On voit moins les femmes voilées dans les rues parce qu’elles restent chez elles. Mais ce n’est pas pour ça qu’elles sont moins nombreuses. Au contraire, il y a une démarche de résistance, de transgression. Beaucoup disent même que la polémique les a convaincus de porter le voile", poursuit-elle.
 
Selon Rachid Nekkaz, seules 28 % des femmes ont enlevé leur voile "par peur" après la mise en application de la loi. Mais depuis le procès de Meaux, le 22 septembre 2011, où, pour la première fois, deux femmes ont été condamnées pour avoir porté le voile sur la voie publique, Nekkaz estime que 18 % de musulmanes se sont voilées pour la première fois.

Sous le voile, les fantasmes
 
La sociologue Agnès de Féo balaie enfin l’idée d’une loi qui protégerait des femmes soumises, forcées par un tiers - mari, frère, père, imam - à porter le voile. La centaine de femmes qu’elle a pu rencontrer depuis 2008 étaient au contraire émancipées, à plus de 50 % célibataires ou divorcées, souvent très jeunes et pour beaucoup converties.
 
"Pour celles qui sont mariées, ce sont des femmes de poigne, absolument pas soumises. Les hommes sont même souvent contre le port du voile intégral car il y a un fantasme fortement ancré sur le physique de celles qui le portent. Il y a cette croyance que seules les femmes très belles se voilent pour cacher leur beauté…", analyse Agnès de Féo.
 
"Aucun homme n'a été mis en cause pour avoir forcé sa compagne à porter le voile", confirme Rachid Nekkaz.
 
Lila Citar et les quelque 350 membres de son association ont choisi de cacher leur visage par engagement spirituel ou, pour certaines, par provocation. Aujourd’hui, plus que tout, Lila revendique son libre arbitre : "Le seul avantage de cette loi est peut-être d’avoir montré que nous ne sommes pas des femmes soumises. Pour nous, porter le voile est un combat féministe". Le "deuxième sexe" qui se bat pour le droit de se dérober aux yeux du monde... Une vision qui met à mal l'héritage de Simone de Beauvoir qui, toute sa vie, a  défendu l'universalisme du féminisme. 
 

 

Première publication : 11/04/2012

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