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FRANCE

Mediapart, "l'officine" qui fait enrager Sarkozy

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 03/05/2012

C'est l'un des plus grands scoops publiés par Mediapart : un document accusant Nicolas Sarkozy d'avoir fait financer une partie de sa campagne de 2007 par Mouammar Khadafi. Le site est-il pour autant une "officine" au service de la gauche ?

C’est "David contre Goliath", "le pot de terre contre le pot de fer". Certain que l’Histoire lui donnera in fine raison, Edwy Plenel désigne par ces métaphores la bataille qui oppose actuellement Mediapart, le site d'informations qu’il a co-fondé et qu’il dirige, à Nicolas Sarkozy, accusé nommément par un document publié par le journal en ligne d’avoir bénéficié des largesses - 50 millions d'euros - du régime de Mouammar Kadhafi pour financer sa campagne de 2007. Lundi soir, le chef de l'État a saisi le procureur de la République de Paris d’une plainte pour faits de faux et usage de faux, recel et diffusion de fausses nouvelles.

QUI FINANCE MÉDIAPART ?

Mediapart est-il financé par "de riches amis de François Hollande", comme l'affirme le Premier ministre François Fillon ? Dans la Société des amis de Mediapart, qui détient 20 % du capital du site, figurent essentiellement des personnes situées à gauche : le résistant et ancien diplomate Stéphane Hessel, le dramaturge et écrivain Michel Vinaver, la photographe Sarah Moon… "mais aucun riche ami de François Hollande", assure Michel Broué, président de la société des amis. Ont également versé de l'argent des personnalités qui ont plutôt des affinités avec la droite, comme le publicitaire Maurice Lévy - qui aurait investi la modeste somme de 5 000 euros - ainsi qu'un "ami intime d'Éric Woerth".

La rédaction oscille entre la "sérénité", celle qui s'impose après un travail long de 10 mois - "un travail sérieux, en toute indépendance et dans le respect des obligations déontologiques", insiste Mediapart -, et la "stupéfaction" depuis qu'elle a appris la nouvelle qu’une enquête judiciaire préliminaire était lancée. Le journal en ligne estime, en effet, le procédé pernicieux et inhabituel : en évitant de porter plainte pour diffamation, le président contourne la loi sur la presse et évite un débat public devant un tribunal correctionnel, dénoncent, dans un communiqué, Edwy Plenel et les deux auteurs de l’enquête, Fabrice Arfi et Karl Laske, qui ont répliqué en déposant plainte pour "dénonciation calomnieuse".

Sur le fond de l'affaire, la contre-attaque est arrivée dès lundi. Nicolas Sarkozy a alors déclaré sur France 2 que le document était un "faux grossier" puisque "les deux personnes en Libye qui étaient censées avoir envoyé ce document et le recevoir l'ont démenti". Un argument que récuse Edwy Plenel, faisant remarquer que les démentis en question émanent de deux anciens dignitaires de Kadhafi qui ont reçu la "protection de la France et de son allié, le Qatar". Jeudi, Mediapart a publié la réaction de l’ancien Premier ministre libyen, Baghdadi Ali al-Mahmoudi, qui confirme la validité du document.

Mais les principales accusations de la droite, dans la joute verbale qui s'est tenue par médias interposés depuis samedi, portent surtout sur le professionnalisme et l'indépendance de Mediapart - une "officine financée par de riches amis de François Hollande", selon le Premier ministre François Fillon - et sur la personne d'Edwy Plenel, accusé d'être un "récidiviste" (Fillon) qui verse dans "le bidonnage à chaque fois" (Sarkozy).

Un argumentaire qui fait enrager les journalistes de Mediapart. "On n'a jamais été pris en défaut et ils ressortent une vieille casserole des années 1990 pour s'attaquer à Plenel", soupire l'un des enquêteurs de la rédaction. La vieille casserole que cite volontiers François Fillon, en l'occurrence, est l'affaire Noriega. À l'été 1991, le journaliste travaille au quotidien Le Monde et voyage en Amérique centrale. Il tombe alors sur un document prouvant que le régime militaire du général Manuel Noriega, au Panama, avait financé le Parti socialiste (PS) en 1987, un an avant la présidentielle. Quelques jours plus tard, la chancellerie française faisait connaître les résultats de son enquête préliminaire : le document était un faux. Le journal Le Monde s'en était excusé. "Je m'en suis déjà expliqué dans le livre 'La part d'ombre'" (Gallimard, 1993), rappelle Edwy Plenel, avant de persister : "Ce document disait peut-être vrai sur le fond, ce que n'a pas contredit la justice".

L'homme explique qu'il est avant tout un "investigative reporter" qui dérange dans un "pays à la faible culture démocratique", quand "les notoriétés de journalistes sont plutôt bâties sur la chronique". Sa méthode ne l'exempte pas d'infaillibité pour autant. "Je n’ai pas le moindre doute sur la qualité du travail de Mediapart et sur le fait que, globalement, ses journalistes ont raison. J’échange tous les commentateurs du Figaro contre un doigt de pied de Plenel, et je préfère largement une presse française avec Mediapart que sans", commente ainsi le journaliste Claude Askolovitch. "Mais, parfois, chez Plenel, la conscience de détenir une vérité se transforme en certitude. Cela lui reste de sa formation initiale : trotskiste. Il aime tirer une compréhension globale du monde. L’affirmation de cette certitude prend le pas sur les nuances et peut-être sur les ultimes vérifications." Un ancien collaborateur d’Edwy Plenel au Monde, Philippe Broussard, aujourd’hui chef du service "Enquêtes" de l'hebdomadaire l’Express, nuance : "Il affiche volontiers ses certitudes, certes, mais quand on le connaît bien, il sait changer d’avis. Il m'est arrivé de partir sous ses ordres et d’arriver aux conclusions opposées à la lecture qu’il avait en tête de l'affaire. Il peut entendre des avis contraires".

"Est-ce que cela nous empêche d’être indépendants ?"

Aujourd'hui, les journalistes de Mediapart mettent en avant une aventure journalistique collégiale dans laquelle les enquêtes sont menées à plusieurs, dans une "rédaction horizontale", sans chef de service, à la façon des agences de photo des années 1970. Ils se vantent d'avoir jeté la lumière sur les affaires Woerth-Bettencourt et Karachi, d'avoir contribué à la mise en examen de proches de Nicolas Sarkozy - Nicolas Bazire, Thierry Gaubert et Renaud Donnedieu de Vabres - et d'avoir renfloué les caisses de l'État en dénonçant l'évasion fiscale de la fortune Bettencourt. Le Parti socialiste se situe tout autant dans leur ligne de mire, assurent-ils, et le candidat à la présidentielle, François Hollande, a été malmené lorsqu'il est venu se soumettre, dans les locaux de Mediapart, à une série de "questions qui fâchent".

À ceux qui voudraient faire de Plenel un suppôt du PS, l'intéressé répond : "S'il y a un journaliste qui peut ne pas être accusé d'être proche des socialistes, c'est immodestement moi". "Rappelez-vous qu'il était le journaliste le plus mis sur écoute sous Mitterrand !", commente Fabrice Arfi, co-auteur des enquêtes de Mediapart sur les relations franco-libyennes. Ses enquêtes sur les faux terroristes irlandais de Vincennes et sur le Rainbow Warrior, bateau de Greenpeace coulé par les services secrets français, ont fait de lui l'un des plus virulents contempteurs de l'ère mitterrandienne et de ses dérives "étrangères à la gauche". "La droite sera bien contente de notre travail lorsqu'elle sera dans l'opposition !", prédit Edwy Plenel avec le sourire.

En attendant, c'est bien avec Nicolas Sarkozy que ferraille le journaliste à la moustache désormais grisonnante. "Cet homme met Sarkozy en rage, témoigne un journaliste. Quand l'affaire des enveloppes distribuées par les Bettencourt a été révélée par Mediapart, à l'été 2010, le président de la République m'a passé un coup de fil. Durant 45 minutes, il ne m'a parlé que de Plenel". Le contentieux remonte également à l’affaire Clearstream, quand le nom d’Edwy Plenel s’est retrouvé sur le faux listing de cet établissement financier aux côtés de Nicolas Sarkozy. À la barre, au procès de 2009, le journaliste a non pas assommé de reproches l’accusé, Dominique de Villepin - qui a finalement été relaxé par la justice - mais a, au contraire, dénoncé un "détournement privatif de la justice" au profit de l’ancien ministre de l’Intérieur devenu président de la République.

L'inimitié expliquerait-elle que le document sorte opportunément entre les deux tours ? "Mediapart n'a pas de calendrier électoral, uniquement journalistique, se défend Edwy Plenel. Nous avions reçu ce document depuis plusieurs jours et réuni des indices graves et concordants. Fallait-il retenir le papier, faire de la rétention d'informations ? On nous l'aurait reproché de la même façon", explique Fabrice Arfi, auteur de l'enquête.

Mediapart, en cultivant son "indépendance farouchement jalousée" contre toute pression de calendrier et de pouvoir, ne cache pas pour autant ses sympathies pour la gauche. Le journal appelle explicitement à l'alternance parlementaire. "Bien sûr que nous avons des convictions politiques, nous ne sommes pas asexués. Est-ce que cela nous empêche d'être indépendants ?", demande Fabrice Arfi. La rédaction cultiverait même une position politique qui va "plus loin que celle du Parti socialiste", estime Edwy Plenel, qui voudrait "refonder la démocratie" et en finir avec le présidentialisme à la française.

 

Première publication : 03/05/2012

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