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Economie

La Chine est-elle l’adversaire économique de l'Europe ?

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 11/06/2012

Pour s’attaquer au fond de la crise de la dette européenne, faut-il aborder frontalement la Chine et sa politique de sous-évaluation du yuan ? C’est ce qu’a suggéré François Hollande durant sa campagne. Voici l’avis de deux économistes.

Durant sa campagne électorale, François Hollande n’a pas fait mystère du fait qu’il voulait rééquilibrer les relations commerciales entre l’Europe et la Chine, responsable, selon lui, de la crise européenne. "Je suis arrivé à un moment où je pense qu'il faut nommer l'adversaire. Je l'avais fait pour la finance. Il faudra le faire pour les Chinois. Le problème, il est chinois. Ils trichent sur tout : sur la monnaie, en matière de recherche", a-t-il expliqué sans détour au journaliste Éric Dupin dans son livre paru le 10 mai intitulé "La victoire empoisonnée" (éditions du Seuil).

Le nouveau chef de l’État a-t-il raison de désigner la Chine comme responsable de la crise de la dette en Europe ? Comment peut-il agir pour équilibrer le commerce et la balance monétaire avec Pékin ? Voici l’avis de deux spécialistes de la question, Danielle Schweisguth, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), et Antoine Brunet, président de la société d'analyses AB Marchés et co-auteur du livre "La visée hégémonique de la Chine, l'impérialisme économique" (éd. L’Harmattan, 2011).

 

FRANCE 24 : En quoi la Chine peut-elle être considérée comme responsable de la crise européenne ?

Danielle Schweisguth : Au début de la crise grecque, les Chinois ont proposé d’investir, via leur fonds souverain, dans des titres de dette européens. Ils ont finalement fait volte-face face à l’ampleur de la crise et ont très peu investi. Leurs déclarations sur les marchés, expliquant pourquoi ils étaient inquiets et n’allaient pas aider des pays spécifiques comme la Grèce et l’Espagne, ont effectivement contribué à aggraver la crise. Mais il est légitime qu’un pays en développement hésite à venir en aide à des pays industrialisés.

Antoine Brunet : Je fais remonter cette responsabilité à plus loin : la Chine est à l’origine des deux dernières vagues de crise dans les pays occidentaux, celle de 2008-2009 et celle qui nous préoccupe en ce moment en Europe.

Entre 2002 et 2007, le déficit commercial des États-Unis, principalement creusé par la Chine, atteignait 6 % de leur PIB, ce qui est très dépressif pour l'activité. Pour maintenir leur économie en croissance, les Américains ont stimulé artificiellement leur économie par la sphère immobilière, générant une bulle qui a entrainé la crise financière de 2008.

Concernant la crise actuelle de la dette, c'est la même dynamique. Trop longtemps, les pays d'Europe du Sud ont essayé de compenser l'impact dépressif de leur propre déficit commercial - dû, là encore, à la Chine - par des déficits publics à répétition. Or, la dette de ces pays approche à présent, voire dépasse, le seuil de 100 % du PIB*, rendant la croissance inaccessible.

À présent la Chine envisage d’abonder le Fonds de soutien européen de stabilité financière (FESF). François Hollande a-t-il raison de s’en émouvoir ?

D. S. : La Chine suit une logique : elle n’avait pas souhaité renflouer les caisses des États en difficultés, notamment la Grèce, parce qu’elle n’avait pas les garanties nécessaires. Ces garanties, elle les obtient, en revanche, en investissant dans un fond européen comme le FESF. En échange, Pékin demandera certainement à ce que les Européens arrêtent de mettre la pression sur la politique de change.

Ce problème de politique monétaire n’est pas nouveau. La monnaie chinoise est sous-évaluée et son cours n’est pas rééquilibré de façon naturelle par la balance des paiements. Mais la Chine va dans le sens de l’assouplissement dans ce domaine. Déjà, la marge de fluctuation a été réévaluée à 1% quotidiennement, contre 0,5 % auparavant. Cela se fera progressivement : la Chine ne veut pas risquer de perdre des parts de marché trop rapidement.

A. B. : Je pense que la Chine a des intentions stratégiques vis-à-vis de l’Europe, qu'elle entend vassaliser et sortir du giron américain.

La Chine est à la fois pyromane et pompier. Elle a catalysé le feu pour détruire la confiance dans la zone euro en distillant des petites phrases qui ont amplifié les peurs concernant la solvabilité de la Grèce. Puis, elle propose ses services à l’Europe en disant : "Nous sommes les seuls à pouvoir vous apporter le financement dont vous êtes demandeurs".

Outre ce jeu d’hypocrisie, il y a plus grave : en proposant d’acheter des obligations européennes, la Chine pose deux exigences. D’une part, que les États résorbent leur déficit budgétaire et appliquent une politique d’austérité et de casse sociale, ce qui mettra ces pays en plus grande difficulté encore et alimentera leur dépendance par rapport à elle. D'autre part, Pékin exige que l’euro reste stable face au dollar et au yuan. Or, l’euro est actuellement la monnaie la plus chère du monde (il est surévalué de 84 % par rapport au yuan).

Que peut faire concrètement François Hollande ?

D. S. : On ne peut pas se fâcher avec les Chinois, parce que les représailles commerciales seraient immédiates. Si vous faites une déclaration sur la politique des droits de l’Homme en Chine, une entreprise française perd un marché. Politique et industrie sont imbriquées. Or, le marché intérieur chinois est incontournable.

D’autre part, l’excédent commercial est en train de se réduire tout seul du fait de la crise mondiale. Les Chinois exportent moins, ils ont même enregistré des déficits commerciaux en février. Enfin, il est vain de dire que la sous-évaluation du yuan est injuste : les Chinois rétorquent que c’est du ressort de leur politique intérieure. C’est un dialogue de sourd.

A. B. : La France va rencontrer la réticence de l’Allemagne : pas tant de la part du pouvoir politique à Berlin que des grandes multinationales allemandes, qui ont entrepris de jouer à fond le jeu de la Chine. Des groupes comme BMW et Volkswagen peuvent continuer à augmenter leur part du marché chinois, à condition de faire en sorte que la chancelière Angela Merkel refuse la dévaluation, pourtant indispensable, de l'euro. 

L'Allemagne se trouve déchirée entre sa stratégie industrielle vis-à-vis de la Chine et la survie de l'Europe, à laquelle elle a intérêt. Il faudra mettre Berlin devant ses responsabilités : ses succès estimables en Asie ont une contrepartie insoutenable pour les autres pays européens. Je souhaite à François Hollande bien du succès pour aborder le sujet avec Angela Merkel !

 

*Ratio entre la dette et le PIB (statistiques d'Eurostat, 2011) : Grèce (142,8 %), l’Italie (119,0 %), la Belgique (96,8 %), l'Irlande (96,2 %), le Portugal (93,0 %), l’Allemagne (83,2 %), la France (81,7 %), la Hongrie (80,2 %), le Royaume-Uni (80 %), l'Autriche (72,3 %), Malte (68 %), les Pays-Bas (62,7 %), Chypre (60,8 %) et l'Espagne (60,1 %).

Première publication : 14/05/2012

  • CHINE

    Hollande désigne Pékin comme "l'adversaire" économique de l'Europe

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