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Afrique

"Le conseil militaire fait la démonstration de son incompétence et de son arrogance"

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 19/06/2012

Comment comprendre la décision du Conseil militaire égyptien de modifier la répartition des pouvoirs ? Parce que le CSFA est maladroit, arrogant, et sûr du soutien américain, répond Yazid Sayigh, chercheur à l’Institut de recherche Carnegie.

Coup d’éclat dimanche soir : le conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce, alors que les bureaux de vote de l’élection présidentielle venaient de fermer, qu’il réorganise la répartition du pouvoir entre le législatif, l’exécutif et le militaire. Quelques jours auparavant, la haute cour constitutionnelle invalide les élections législatives. Tout le processus démocratique en route depuis février 2011 est mis à mal. Comment comprendre l’intention de l’armée, qui réaffirme paradoxalement vouloir rendre le pouvoir à des autorités civiles élues ? Le conseil militaire jouit-il toujours du soutien américain ?Analyse avec Yazid Sayigh, directeur de recherche au Centre Carnegie pour le Moyen-Orient, à Beyrouth. Son travail se concentre sur le rôle politique des armées arabes.

Yazid Sayigh, directeur de recherche à l'institut Carnegie pour le Moyen-Orient, basé à Beyrouth.

Comment expliquer que le CSFA soit aussi brutal dans sa gestion de la transition démocratique ?

Les militaires ont montré beaucoup de brutalité depuis la chute de Moubarak, en février 2011. Leur maladresse s’apparente à de l’incompétence. Quand vous regardez la Déclaration constitutionnelle qu’ils ont rédigé en mars de l’année dernière, comme la Déclaration constitutionnelle amendée qu’ils ont publié dimanche, il y a un manque évident de clarté sur les questions légales et constitutionnelles. Par exemple, le texte dit que la haute cour constitutionnelle vérifiera la constitutionnalité des nouveaux articles de loi : on ne sait pas sur quoi cela devra se baser. D’après Mahmoud Chahine, conseiller juridique du maréchal Tantaoui, les juges se baseront sur les Constitutions antérieures. C’est totalement ridicule. Il y a eu plusieurs constitutions par le passé: celle de la monarchie, celle du régime des officiers dans les années 1950, celle du début des années 1960, celle de 1971 sur laquelle se basait le régime de Moubarak… Les juges iront donc piocher dans la Constitution qui les arrange? C’est démentiel.

Les derniers événements suggèrent non-seulement que le conseil militaire est incompétent, mais qu’il est aussi arrogant. Les militaires croient qu’ils peuvent manipuler à leur guise le processus politique et l’agenda de la transition vers un pouvoir civil. Ils viennent d’annuler tout ce qui a été décidé ces quinze derniers mois, en particulier l’accord sur la loi électorale, qui veut qu’il y ait d’abord des élections législatives, puis la rédaction d’une constitution, puis l’élection présidentielle… Ils s’assoient sur toute la procédure. La décision du conseil militaire annoncée dimanche a été prise sans consulter les partis politiques. Ce qui, encore une fois, diverge des pratiques du CSFA l’an dernier.

Les militaires pensent qu’ils ont les pleins pouvoirs parce qu’ils voient combien les partis politiques sont divisés depuis un an. Ils comptent aussi sur le fait que les Etats-Unis ne vont pas les ennuyer.

Combien de temps les Etats-Unis vont-ils soutenir le conseil militaire ?

Depuis le printemps dernier, le conseil militaire a acquis la certitude que les Etats-Unis ont des intérêts stratégiques à maintenir le statu quo, quoi que fasse le CSFA. Les arrestations et les saccages de locaux qui ont visé les ONG, les organisations des droits de l’homme et les activistes de la démocratie, durant la période de Noël 2011-janvier 2012, ont servi de signal : le conseil militaire voulait faire la démonstration que l’influence américaine en Égypte était limitée. La réaction des États-Unis n’a fait que conforter le CSFA: le soutien militaire et économique de Washington à l’Égypte reste indéfectible. Les événements de décembre 2011-janvier 2012 auraient pu mener à une remise en cause de ce soutien. Bien au contraire. Le conseil militaire a pu tester leur allié.

Washington a beau s’inquiéter, ce lundi, du futur du processus démocratique, le CSFA lui répond qu’une passation de pouvoir aura bel et bien lieu avant le 30 juin, et les États-Unis s’en satisfont.

L’armée va-t-elle finir par rendre le pouvoir à un gouvernement civil ?

Certainement. À terme, l’armée va formellement transférer le pouvoir à des autorités civiles : un nouveau président, quel qu’il soit, un Parlement, un gouvernement civil. Mais l’enjeu n’est pas là. Il est plutôt de savoir de quelles compétences va jouir ce pouvoir civil. Je ne vois pas pourquoi les militaires ne pourraient pas maintenir leurs très fortes prérogatives, tout en laissant aux civils le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif au quotidien.

Les militaires feront tout pour continuer à s’arroger des pouvoirs exceptionnels, une immunité judiciaire, et de fortes prérogatives sur le plan économique, politique et bureaucratique. Par le passé, Hosni Moubarak a protégé les privilèges de l’armée. Les militaires n’avaient pas besoin que cela soit formellement institué, c’était acquis. Maintenant qu’ils doivent quitter la tête de l’exécutif au terme d’une période de transition, ils veulent s’assurer qu’ils auront la même latitude qu’auparavant. Comment asseoir ces prérogatives face à des présidents, des députés changeants au gré des élections? En inscrivant leurs privilèges dans la Constitution. Tout en laissant le nouveau président élu trouver ses marques, les militaires vont continuer de contrôler le processus politique et la rédaction de la constitution, de sorte que cela se fasse selon leurs termes.

Pour sortir de cette situation, un dialogue doit s’instaurer entre le CSFA et les partis politiques, y compris avec les Frères musulmans. Ils doivent négocier point par point quels sont les domaines de compétence de l’armée et arriver à un compromis satisfaisant de part et d’autre. Les partis politiques doivent déjà se résoudre à lancer un débat honnête et sérieux sur les termes d’une négociation avec l’armée. Il est illusoire de croire que l’Égypte peut passer d’un régime totalitaire et autoritaire, ce qui était le cas sous Moubarak, à un contrôle démocratique des forces armées. Cela ne va pas arriver en deux étapes, même pas en quatre étapes, ni avec de nouvelles manifestations dans la rue. Cela va prendre des années. 

Première publication : 19/06/2012

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