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Moyen-orient

La révolution tunisienne selon Leïla Trabelsi

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 22/06/2012

Dans un livre paru jeudi, l’ex-première dame tunisienne s'exprime pour la première fois, depuis son départ en exil forcé le 14 janvier 2011. Elle y décrit la destitution de son mari comme l'aboutissement d'un complot, notamment ourdi par la France.

Un vaste complot. Selon Leïla Trabelsi, épouse de l’ancien dictateur tunisien Zine el-Abidine Ben Ali exilée depuis un an et demi en Arabie saoudite, la révolution tunisienne n’a pas été un  mouvement populaire spontané, mais un scénario bien huilé, ourdi par l’armée tunisienne et les services secrets étrangers pour destituer son président de mari. C’est, en substance, la thèse qu’elle défend dans son ouvrage "Ma vérité" (éditions du Moment), un livre d’un peu plus de 200 pages rédigé par le journaliste et éditeur français Yves Derai à partir d’une série d’entretiens par Skype. Le postulat de base est appétissant. Malheureusement, rien, dans ce livre, ne vient rassasier le lecteur. À défaut de révélations fracassantes, Leïla Trabelsi se laisse aller à une suite de théories plus ou moins fantasques sur l’histoire récente de son pays.

La journée où tout bascule
 
Au matin du 14 janvier 2011, une journée qui va bouleverser la Tunisie, Leïla Trabelsi raconte son angoisse lorsqu’elle voit débarquer une partie de sa famille, paniquée, venue se réfugier au palais présidentiel. Depuis un mois, de violentes manifestations se multiplient dans le pays. "Nous savions, certes, que nous vivions un moment difficile mais j’étais loin de croire que la situation allait dégénérer, encore moins que nous devrions partir quelques heures plus tard", décrit Leïla Trabelsi. Rapidement, les événements s’enchaînent. Ben Ali incite  sa femme et son fils à partir quatre ou cinq jours en pèlerinage en Arabie saoudite, "le temps que la situation revienne à la normale".
 
Ce qui devait n’être qu’un court séjour s’est finalement transformé en un long exil. Ce 14 janvier, l'épouse du président ne le sait pas encore. "Nous avons quitté Sidi Bou Saïd [ville située à une vingtaine de kilomètres de Tunis, où se trouve le palais présidentiel tunisien], suivis des gémissements des chiens qui semblaient avoir reniflé l’odeur du drame", raconte-t-elle, peinant, malgré ses efforts, à émouvoir le lecteur. "Halima [la deuxième fille de Ben Ali et Leïla Trabelsi] avait pour tout bagage un manteau. Elle se console aujourd’hui d’avoir emporté sa bague de fiançailles…", poursuit-elle avant d’ajouter : "C’est dire si l’histoire selon laquelle je me serais envolée avec des dizaines de valises relève de l’invention pure et simple. Je n’ai pas pris mes bijoux, ni ma garde-robe, ni même des vêtements de tous les jours. Je n’avais sur moi ni argent ni passeport". De folles rumeurs avaient circulé en Tunisie au lendemain de son départ : on la disait notamment en possession de dizaines de lingots d’or qu’elle serait allée retirer du coffre d’une banque avant de s’envoler pour l’Arabie saoudite…
 
Seuls Leïla Trabelsi et son jeune fils devaient s'envoler vers le royaume. Mais le général Ali Seriati, le chef de la sécurité présidentielle, décrit dès les premières pages comme un personnage trouble, vil et manipulateur, obtient de Ben Ali que ce dernier embarque avec sa famille. Il ne fera pas simplement l’aller-retour, comme il le croit. L’avion repart immédiatement après avoir débarqué les passagers en Arabie saoudite… sans le chef de l’État. "Le président Ben Ali venait d’être écarté de Tunisie", raconte son épouse. Zine el-Abidine Ben Ali n’aurait donc pas fui la Tunisie pour échapper à la vindicte populaire, mais serait au contraire parti, contraint et forcé par l'un des piliers du système sécuritaire du régime.
 
À Tunis, les conditions d’une vacance du pouvoir sont réunies, le président de la Chambre des députés prend les rênes du pays. "Sans l’insistance de Seriati, le président ne serait jamais parti", assure Leïla. C’est donc lui qui aurait orchestré ce qu’elle appelle "le coup d’État". Derrière lui se trouvent, selon elle, "des mains secrètes", comprendre les services secrets étrangers, notamment français.
 
En exil, la "Régente de Carthage" se fait femme au foyer
 
Dans son ouvrage, Leïla Trabelsi ne se contente pas de livrer son interprétation de la révolution tunisienne. Elle y règle également ses comptes et répond point par point aux violentes critiques dont elle fait l’objet. Surnommée la "régente de Carthage" pour son goût du pouvoir et de l’argent, celle qui a décroché le statut peu enviable de femme la plus honnie de Tunisie se décrit dans "Ma vérité" comme une personne humble, soumise, sans influence politique et peu intéressée par l’argent. Une femme au service de la Tunisie. "[À l’aéroport militaire de Tunis, le 14 janvier 2011], je guettais le moindre mouvement d’hostilité. Je me disais que si quelqu’un devait tirer sur Ben Ali, autant que ce soit moi qui prenne la balle", ose-t-elle dans son ouvrage.
 
Un portrait bien loin de la réputation d’épouse toute puissante, manipulatrice et corrompue qu’elle traîne en Tunisie, cristallisant tous les fantasmes et les haines d’une population alors réduite au silence. Petit à petit, "La Trabelsi", comme l’appellent les Tunisiens, place ses hommes aux plus hauts sommets de l’État. Son clan – mené par son frère Belhassen et son neveu Imed, condamné en France pour vol de yacht de luxe – met la main sur tous les secteurs de l’économie tunisienne au point de devenir incontournable dans le monde des affaires. En quelques années, la Tunisie se meut en une sorte de système mafieux. L’animosité des Tunisiens est si grande à l’égard de l'épouse de Ben Ali, que c’est son nom que choisissent notamment de hurler les manifestants au cours des mouvements de révolte.
 
Dans son livre aux allures de pamphlet – d’aucuns estiment que la vérité de Leïla Trabelsi pourrait être celle de son mari, condamné au silence par Riyad –, à peine l’ex-première dame admet-elle quelques abus de la part de certains membres de sa famille. "Parmi les miens, quelques-uns ont exagéré, souvent les plus jeunes qui se laissaient aller à leur appétit de profit et refusaient d’en admettre les limites", lâche-t-elle du bout des lèvres, avant d’assurer qu’elle en faisait régulièrement le reproche aux coupables. "Je n’ai pas honte de le redire, des fautes flagrantes ont été commises par certains membres de ma famille. J’ai eu tort de ne pas être plus vigilante", concède-t-elle de nouveau un peu plus loin. Un regret qu’elle a tout le loisir de ruminer dans son exil forcé en Arabie saoudite, où elle affirme passer le plus clair de son temps à prendre soin de ses enfants et de son mari. "Je sors rarement. Je vois peu de monde et je prie beaucoup", écrit-elle. Une vie de repentance à laquelle les Tunisiens pourraient avoir bien du mal à croire.
 

 

Première publication : 22/06/2012

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