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Asie - pacifique

Quand Thalès torpille la campagne électorale du Premier ministre malaisien

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 04/07/2012

Le Premier ministre malaisien Najib Razak, impliqué dans un scandale de corruption présumée lié à l'achat de deux sous-marins auprès du groupe français Thalès en 2002, se retrouve dans une situation délicate à l’approche des législatives.

C’est l’autre affaire Karachi du moment et on y retrouve les mêmes ingrédients : meurtres, pots-de-vin, et soupçons de rétrocommissions. "L’affaire des sous-marins de Scorpène", un scandale de corruption présumée - qui remonte à 2002 - impliquant la société d’armement française Thalès et une partie de la classe politique de Kuala Lumpur, fait de nouveau les choux gras de la presse malaisienne.

Si pendant plusieurs années le dossier est tombé aux oubliettes, il revient aujourd’hui avec fracas sur le devant de la scène politique malaisienne, à l’approche des élections législatives initialement prévues en juin 2012 et sans cesse repoussées depuis, et ce  pour le plus grand malheur du Premier ministre Najib Razak. Ce dernier, ministre de la Défense en 2002, est soupçonné d'être lié à la vente d'un document classé "secret-défense" sur l’état de la marine malaisienne au groupe d’armement français. Un "deal" qui aurait, de fait, apporté des informations cruciales pour décrocher il y a dix ans un contrat juteux : la vente de deux sous-marins (deux Scorpène) pour la coquette somme de 1 milliard d'euros. Cette nouvelle "preuve", présentée par l’association anti-corruption malaisienne Suaram, place le Premier ministre dans une position plus qu’inconfortable.

Le Premier ministre malaisien Najib Razak, au coeur du scandale.

"Affaire d'État"

"C’est une véritable affaire d’État en Malaisie", explique Céline Boileau, journaliste indépendante qui suit le dossier. "Depuis plusieurs mois, les Malaisiens s’intéressent à l’évolution du dossier. La presse est complètement friande de ce scandale à multiples rebondissements", ajoute-t-elle. Et à l'approche des élections législatives, Razak se retrouve désormais sur un siège éjectable. "S’il n’est pas réélu, il perd son immunité et devra répondre aux juges", ajoute-t-elle.

Le Premier ministre avait déjà nié ces accusations de corruption en 2002. Selon le chef du gouvernement malaisien, ces attaques relèvent aujourd’hui d’une campagne de diffamation menée par l’opposition pour le salir. "Il est certain que ses adversaires politiques cherchent à gagner du temps. Si le décalage incessant des dates des législatives favorise Razak, il laisse aussi le temps à Suaram et à la société civile de mener ses investigations et de récolter des preuves infaillibles de l’implication du politique dans ce scandale."

"Chantage, pots-de-vin, trafic d’influence, abus de biens sociaux"

Seulement voilà, blâmer l’opposition et l’accuser de diffamation ne change rien à la situation délicate dans laquelle se retrouve aujourd’hui Razak. Car la justice française a décidé elle aussi de se pencher sur le dossier.

En 2006, le top modèle Altantuya Shaariibuu, maîtresse d'Abdul Razak Baginda, avait été tuée par balles et son corps réduit en bouillie à l’aide d’explosifs.

Deux juges parisiens, Roger Le Loire et Serge Tournaire, instruisent depuis le mois de mars 2012 une information judiciaire sur des soupçons de rétrocommissions entre Thalès et diverses sociétés malaisiennes. Selon le site d’information Asia Sentinel, basé à Hong Kong, les enquêteurs français détiendraient des informations compromettantes qui tendraient à prouver que "le contrat a été lié à une longue suite de chantage, pots-de-vin, trafic d’influence, abus de biens sociaux et dissimulation."

Alors si le scandale est utilisé comme une arme politique par les opposants, il n’en reste pas moins que le nom de Razak revient inlassablement dans les différents feuillets de cette sombre affaire. En 2008, un de ses anciens proches conseillers, Abdul Razak Baginda, s’est retrouvé lié à la mystérieuse affaire du meurtre de sa maîtresse, Altantuya Shaariibuu, un mannequin mongol qui aurait tenu le rôle d’interprète lors des négociations en vue de l’achat des sous-marins. L’homme est finalement blanchi, mais les détails de l’affaire, dignes d’un film noir, retiennent l’attention de tout le pays. Le top modèle tuée par balles en 2006, a été réduite en bouillie à l’aide d’explosifs.

"Jamais aucune commission n’a été payée"

Plus étrange encore, ce même Abdul Razak Baginda, actionnaire majoritaire d’une société basée à Hong Kong baptisée Terasasi, aurait reçu à l'époque, via son entreprise, 33 millions d’euros de Thalès pour jouer les intermédiaires avec le gouvernement local. Parallèlement, d’autres sociétés, également détenues par des proches du Premier ministre, sont soupçonnées d’avoir accepté de nombreux pots-de-vin. "Le Premier ministre est clairement menacé désormais par les développements de l’enquête des juges Le Loire et Tournaire", explique Céline Boileau.

Mardi 26 juin, incapable de se murer dans le silence face à la pression médiatique, Najib Razak aurait dû en principe faire une déclaration. Fait curieux, "il aurait reculé au dernier moment, préférant laisser un de ses ministres prendre la parole", ajoute Céline Boileau. C'est l’actuel ministre de la Défense, Ahmad Zahid Hamidi, qui s'est donc attelé à disculper le Premier ministre devant le Parlement. "Jamais aucune commission n’a été payée directement ou indirectement à quelque firme que ce soit", a-t-il notamment déclaré. Une chose est sûre, pourtant : "Depuis la vente de ces trois sous-marins, voilà dix ans, les contrats se sont succédé entre la DCNS [Direction des constructions navales qui a marié ses activités avec celles du groupe Thalès en 2007, NDLR] et le gouvernement malaisien. Un juteux marché de 2 milliards d’euros a même été conclu en décembre 2011, faisant de la Malaisie l’un des principaux clients à l’exportation de la DCNS", conclut Céline Boileau.

 

Première publication : 02/07/2012

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