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Afrique

À Benghazi, la démocratie ne pâlit pas devant les violences

Vidéo par Clémence DIBOUT , Christophe DANSETTE

Texte par Sarah LEDUC

Dernière modification : 08/07/2012

Samedi, la journée de vote dans le berceau de la révolution libyenne a été émaillée de violences. Mais la démocratie en est sortie victorieuse : les habitants de la ville de Cyrénaïque se sont massivement rendus aux urnes.

Les élections ont vaincu. Malgré les tensions, les menaces, les appels au boycott, une large majorité des habitants de Benghazi ont voté, samedi, pour élire les 200 représentants d’une nouvelle Assemblée nationale chargée de piloter la transition démocratique de la Libye. Près d’un an et demi après la Révolution du 17-Février, la ville, qui en fut le berceau, a honoré son rendez-vous avec les urnes, malgré une journée de scrutin qui s'est déroulée de façon houleuse. 

Des manifestations violentes et des affrontements sporadiques ont, en effet, émaillé le vote dans la plus grande ville de l’est de la Libye. Depuis plusieurs mois, des groupes fédéralistes de Benghazi protestent contre la répartition des sièges au sein de la future Assemblée nationale, dénonçant le découpage régional qui, selon eux, défavorise la région de la Cyrénaïque.

En prévision des violences, des check-points gardés par l’armée nationale libyenne et par les "thuwars" (combattants révolutionnaires) avaient été installés à tous les carrefours de Benghazi. La veille du scrutin, juchés sur des lance-roquettes et des mitrailleuses piochés dans les hangars de la dictature, les membres des forces spéciales de l’armée en poste à Koufra, dans le sud du pays, étaient revenus prêter main-forte, faisant une entrée triomphale devant une foule en liesse.

Débordements inévitables

Malgré ces mesures préventives, un homme de 33 ans a été tué d’une balle dans la tête samedi en fin de journée, lors d’affrontements entre opposants et partisans du scrutin. Père de trois garçons en bas âge, Mounir aurait été abattu, selon ses proches, pour avoir montré à des opposants armés son doigt taché de l’encre noire qui fait la marque des votants.

"Quand ils ont vu son doigt dépasser de la voiture, ils lui ont tiré dessus", raconte d’une voix sombre Khaled el-Mealam, un ami venu veiller son corps toute la nuit devant la morgue du centre hospitalier de Benghazi. Mounir est le deuxième mort de la journée. Dans la ville d’Ajdabiya, à 169 kilomètres à l’ouest de Benghazi, un fédéraliste a lui aussi été abattu alors qu’il tentait de voler une urne dans un bureau de vote.

À Benghazi, deux bureaux de vote ont également été attaqués : l’un avant son ouverture à 8 heures du matin, l'autre peu après midi, alors que plus de 200 électeurs s’y trouvaient. Ces derniers ont été poussés vers la sortie par une cinquantaine d’assaillants qui ont envahi les salles après avoir tiré plusieurs coups de feu dans le préau de l’école Talaitala. Aucun blessé n’a été signalé, mais la salle de vote a été saccagée, trois urnes rompues et les bulletins éparpillés partout dans les locaux.

"Je n’aurais jamais imaginé que des manifestants s’en prendraient à cette école. Le quartier est tellement tranquille, déplore Dabroke al-Baressi, observatrice volontaire pour la Commission électorale. L’école n’a pas assuré la sécurité du vote, on aurait eu besoin de la police". Peu après l’attaque, des militaires ont débarqué à grand renfort de kalachnikovs, mitrailleuses et lance-roquettes, rejoints aussitôt par des dizaines de voisins du quartier, armés jusqu’aux dents et bien décidés à assurer la sécurité de l’école qui a pu rouvrir ses portes moins de deux heures après l’attaque. "J’espère que les électeurs n’auront pas peur de revenir", poursuit Dabroke al-Baressi tout en ramassant un bulletin par terre. Tandis que de nouvelles urnes sont apportées dans un pick-up blindé, Dabroke se remet à balayer les salles pour effacer les traces du saccage.

La démocratie en marche

Les tensions n’ont pas empêché la majorité des habitants de Benghazi, combattants de la première heure, d’aller voter en ce jour historique. Si la plupart avait déjà participé aux élections locales en mai - qui s'étaient déroulées dans un climat beaucoup plus apaisé -, ils restaient nombreux à voter pour la première fois et ne cachaient pas leur enthousiasme.

"Je n’ai pas dormi de la nuit tellement j’étais excité", confie ému Marouane Labban, venu voter dès l’ouverture des portes. "J’ai attendu cette élection toute ma vie alors, quels que soient les risques, je ne pouvais pas manquer ce moment." Marouane n’est pas complètement satisfait de la répartition des sièges, qu’il trouve lui aussi injuste. Mais en ce jour, ce n’est pas sa priorité. Son seul souhait : "Un pays libre et démocratique".

À l’autre extrémité du bureau de vote, du côté des femmes, Hanuda Benamer est accrochée à sa canne d’une main et au bras de son petit-fils de l’autre. Pour cette femme de 85 ans qui a traversé l’intégralité du règne de Mouammar Kadhafi, cette élection est tout autant préventive que salvatrice : "Je vote parce que je ne veux plus jamais de dictature dans mon pays. Kadhafi est mort. Maintenant 'Halass' ! Assez !". Elle coupe court à la conversation. Hanuda est pressée d’aller voter. Elle part en trottant s’emparer d’une main tremblante mais ferme de l’immense bulletin qui affiche les candidatures des 258 indépendants et des 20 partis en lice dans la seule ville de Benghazi.

De l’aube au crépuscule, liesse populaire, manifestations de joie, concerts de klaxons et rafales de kalachnikovs ont explosé dans les rues de Benghazi. Aux fenêtres ouvertes des voitures, des doigts tachés d’encre affichent leur participation au vote tandis que les drapeaux de l’ancien royaume de Libye flottent dans l’air chargé d’électricité. Cette élection marque le début d’une nouvelle ère ; et si la démocratie affiche des débuts balbutiants, les Libyens ont largement exprimé leur espoir de sortir de la longue période de transition qui a suivi la chute de Mouammar Kadhafi.
 

Première publication : 08/07/2012

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