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Moyen-orient

Les zones d'ombres de l'attentat de Damas

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 30/07/2012

Si nul ne remet en cause la mort de trois cadres de l'appareil sécuritaire syrien, mercredi à Damas, l’attentat dans lequel ils sont censés avoir péri soulève de nombreuses questions, aucune image n'ayant été diffusée à ce jour.

La crise syrienne a connu un développement majeur, mercredi, à la suite de l'attentat qui a visé le siège de la sûreté nationale à Damas et qui a décapité une partie de l'appareil de sécurité du régime du président Bachar al-Assad. Et pour cause, selon les médias officiels syriens, l’attentat aurait coûté la vie au vice-ministre de la Défense Assef Chaoukat, qui n’est autre que le beau-frère du président et l'un des piliers du clan Assad, au ministre de la Défense Daoud Rajha et à l’influent général Hassan Turkmani. En outre, le ministre de l'Intérieur, Mohammad Ibrahim al-Chaar, et le chef de la Sécurité nationale, Hicham Ikhtiar, auraient également été blessés dans l’attentat, selon une source au sein des services de sécurité citée par l’AFP.

Toutefois, le flot de rumeurs qui a suivi l’annonce de l’attaque, les versions contradictoires concernant le modus operandi de l'attentat et surtout la nature de la source même de l’information, c’est-à-dire la télévision publique syrienne, soulèvent de nombreuses questions. Si nul ne remet en cause la mort des trois pontes du régime, d’aucuns mettent en doute la version officielle et s’interrogent sur l’existence même de l’attentat.
 
Que sait-on sur l'attentat de Damas ?
Un attentat, une source, pas d’image et plusieurs revendications
 
Notamment parce qu’aucune image de l’attentat n’a été diffusée par la télévision publique syrienne à ce jour. Pourtant, porte-voix assumé de la propagande du régime baasiste, ce média officiel a pour habitude de retransmettre des scènes insoutenables d’attentats, des images de victimes ensanglantées et de bâtiments détruits.
 
"Il faut rester extrêmement prudent dans cette affaire, car il y a beaucoup d’incertitudes autour de cet évènement. Non seulement nous n’avons aucune image prouvant l’existence de l’attentat, mais en plus, la célérité et la transparence avec lesquelles la télévision syrienne a annoncé la nouvelle, devançant pour une fois toutes les agences de presse internationales, sont aussi bizarres qu’inhabituelles", note sur l’antenne de FRANCE 24 l’opposant Haytham Manaa, président du Comité national pour le changement démocratique. Une information et un bilan immédiatement relayés par des médias proches du régime syrien, telle que la chaîne al-Manar, propriété du Hezbollah libanais, fait-il encore remarquer, soupçonnant à demi-mots une opération de désinformation coordonnée.
 
En outre, l’opposant s’interroge sur la présence même de membres aussi importants de la nomenclature du régime dans un immeuble peu sécurisé, qu’il dit bien connaître. "J’ai moi-même été interrogé dans ce bâtiment, il y a deux ans exactement, et je me souviens qu’il n’était pas bien protégé et facile d’accès, en clair l’un des moins bien sécurisés du pays", développe-t-il.
 
Par ailleurs, les tweets d’une journaliste de la BBC, Lina Sinjab, présente hier à Damas, ont semé le trouble ces dernières 24 heures sur les réseaux sociaux. "Je viens de passer devant le siège de la sûreté nationale, je n’ai vu aucun signe d’explosion, ni de fenêtre brisée, ni un important déploiement sécuritaire", a-t-elle écrit dans l’après-midi de mercredi. Et d’ajouter : "Des habitants qui résident près de l’immeuble ont dit n’avoir entendu aucun bruit d’explosion ou de tirs, pas plus qu’ils n’ont vu des blessés se faire évacuer".
 
L'opposant syrien Haytham Manaa, président du Comité national pour le changement démocratique
Annoncés morts en mai dernier
 
Mais ce n’est pas tout. Plusieurs parties, un groupe islamiste et l’Armée syrienne libre (ALS), ont revendiqué l’attentat de mercredi, brouillant un peu plus les pistes. "L’ASL n’est pas une appellation d’origine contrôlée, n’importe qui peut s’en réclamer et publier un communiqué en son nom, juge Haytham Manna. Quant aux groupuscules islamistes, il s’en créé deux ou trois par jour dans le pays".
 
Enfin, plusieurs analystes se sont empressés de rappeler que mi-mai, la mort par empoisonnement de plusieurs membres majeurs de l’appareil sécuritaire avait déjà été annoncée, et revendiquée par un obscur groupe de rebelles, "les Brigades des Compagnons du prophète Mohamed". Et justement les noms du redoutable ancien directeur des Renseignements militaires Assef Chaoukat et des quatre autres victimes ou blessés de l’attentat de Damas avaient notamment été avancés. Le pouvoir a-t-il donc simplement reporté de plus d’un mois et demi l’annonce de leur mort, démentant à l’époque implicitement ces informations en diffusant des images non datées de quelques-uns d’entre eux, à l’exception d’Assef Chaoukat.
 
Des preuves de vie qui n’ont pas suffi à convaincre certains experts de la Syrie. "À vrai dire, on serait plus enclins à se fier à cette accumulation de preuves dans le temps et dans l'espace si les médias en question pouvaient être considérés comme indépendants et objectifs. Or c'est loin d’être le cas dans un pays où l’information est inféodée à la politique officielle et s'apparente à de la propagande", commentait alors l’ancien diplomate Ignace Leverrier, sur son blog "Un œil sur la Syrie", hébergé par le site du Monde.
 
Trois scénarii plausibles
 
Spécialiste du monde arabe et professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris, Ziad Majed explique les zones d’ombre de l’attentat de Damas par la nature même du régime. "Le fait que ce régime soit spécialisé dans la désinformation, la rumeur et le mensonge, nourrit les doutes exprimés depuis l’annonce de l’attentat, explique-t-il à FRANCE 24. En maquillant depuis toujours la réalité, il cherche à décrédibiliser ses opposants, les médias internationaux et les Occidentaux, à alimenter la théorie du complot, à entretenir tantôt la peur, tantôt le doute dans le but de persuader la population syrienne qu’il n’existe pas qu’une seule vérité".
 
Même s’il tend à croire qu’un attentat a bien eu lieu mercredi à Damas, il fait état de trois scénarii plausibles concernant cette affaire. "Selon le premier, ces hommes seraient bel et bien morts empoisonnés par un opposant mi-mai, mais l’information aurait été gardée secrète pour des raisons stratégiques, poursuit-il. La seconde stipule que ces hommes ont été discrètement liquidés par les Assad, par crainte qu’ils ne soient contactés par les Russes ou d’autres alliés de la Syrie pour préparer une transition". Un règlement de compte, maquillé en attentat, dont le scénario peut être inversé. "Les alliés du régime peuvent, a contrario, avoir demandé que ces hommes à la réputation douteuse soient écartés afin de préparer une transition, cette fois avec les Assad et des personnages moins sulfureux", argumente-t-il.
 
La dernière option, selon Ziad Majed, est que l’attentat d’hier a bien eu lieu comme l’ont indiqué les médias syriens. Ce goût soudain du régime pour la transparence s’expliquerait alors par "la nécessité d’envoyer un message d’alarme à la Russie et à ses alliés pour leur expliquer qu’il est sur le point de tout perdre".
 
Toutefois, pour Haytham Manna et Ziad Majed, quelle que soit la vérité, la conclusion reste la même, puisque le régime a bel et bien admis avoir perdu trois éléments clés de son appareil répressif, ce qui démontre "sa vulnérabilité actuelle".
 
 

 

Première publication : 19/07/2012

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