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Moyen-orient

Samy Gemayel : "Bachar al-Assad a les moyens de faire exploser le Liban"

Vidéo par Alexis MASCIARELLI

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 21/08/2012

La crise qui se poursuit en Syrie depuis mars 2011 suscite de plus en plus la crainte d'une contagion des violences au Liban. Le jeune député libanais Samy Gemayel confie ses inquiétudes à FRANCE 24.

Samy Gemayel appartient à une famille libanaise maronite indissociable de l’histoire de la politique libanaise. Neveu de l’ancien président de la République élu Bachir Gemayel, assassiné avant son entrée en fonction en 1982, et fils de l’ex-président libanais Amine Gemayel (1982-1988), il a été élu député du Metn (centre) en 2009. Il a pris alors la relève de son frère, Pierre, député et ancien ministre de l’Industrie assassiné en 2006.

Figure montante de la scène politique libanaise et de son parti, les Kataeb, Samy Gemayel est prisé par les médias, adulé par ses partisans et respecté par ses rivaux politiques. Il se caractérise par son franc-parler et vit sous haute protection au Liban, à Bikfaya (Mont-Liban), le fief de la famille Gemayel. De passage à Paris, il répond aux questions de FRANCE 24 sur les débordements de la crise syrienne au pays du Cèdre et les récents événements sécuritaires qui rappellent les heures sombres de la guerre du Liban (1975 -1990).
 
FRANCE 24 : Plusieurs évènements récents survenus au Liban, troubles sécuritaires, affrontements confessionnels et enlèvements d’étrangers, semblent indiquer que la crise syrienne touche de plus en plus votre pays. Le Liban est-il à l’abri d’un conflit armé sur fond de crise syrienne?
 
Samy Gemayel : Nous sommes en train de revivre aujourd’hui les mêmes conditions qui ont débouché sur la guerre du Liban qui a éclaté en 1975. Il y a une volonté de la part du régime syrien d’enflammer la scène libanaise afin de déstabiliser la région, à commencer par le Liban, et de détourner les regards de ce qui se passe en Syrie. Assad a les moyens de faire exploser le Liban. Il l’avait d’ailleurs promis à la communauté internationale. J’espère qu’il n’y arrivera pas, mais malheureusement, les Libanais participent à leur façon à ce projet, en envenimant la scène libanaise soit en défendant à tout prix le régime syrien, soit en s’y opposant.
 
On peut être contre ou pour Assad, mais ce n’est pas une raison pour se laisser entraîner ou engager notre pays dans la crise syrienne. Ainsi, un groupuscule d’hommes cagoulés et lourdement armés prend des étrangers en otage, convie les médias à une conférence de presse, et ce sans que l’État ne réagisse ou ne prenne des mesures pour y mettre un terme. Par sa passivité, le gouvernement libanais commet un crime à l’encontre des Libanais en livrant le Liban à des groupuscules armés qui peuvent à terme, si rien n’est fait, mener le pays à la guerre civile. Par conséquent, il sera tenu responsable de tous les débordements si la situation dégénère.
 
Pourtant, Beyrouth affirme mener une politique de "distanciation" de la crise qui secoue son voisin depuis mars 2011.
 
Depuis sa mise en place, ce gouvernement a prouvé à maintes reprises qu’il est l’allié du régime syrien. Par conséquent, nul ne peut prétendre être surpris qu’il agisse dans l’intérêt de Damas, aux dépens de la stabilité du pays et de l’intérêt de la population. La prétendue politique de distanciation du gouvernement par rapport à la crise syrienne n’est en réalité qu’un slogan commercial, puisqu’il a tout fait sauf se dissocier de la crise syrienne. Notamment en laissant nos frontières ouvertes au régime syrien comme le démontrent les fréquentes incursions et opérations de l’armée syrienne à l’intérieur de notre territoire, et en laissant des groupuscules armés agir à leur guise. Ce gouvernement ne peut pas prétendre être neutre sur la question syrienne.
 
Les chrétiens du Liban semblent divisés sur ce dossier. Certains estiment qu’il est préférable de soutenir le président Bachar al-Assad, tandis que d’autres militent pour la chute du régime baasiste en l’accusant de tous les maux du Liban depuis plusieurs décennies. Quel est votre point de vue sur la question ?
 
Je vais être très clair sur ce point, je suis contre Assad car je suis un démocrate. Aucun régime ne peut causer plus de mal au Liban que celui qui est en place. C’est très difficile de faire pire : 30 ans d’occupation militaire, des centaines de milliers de morts, des centaines de milliers d’habitations détruites, les caisses de l’État libanais volées... Et des assassinats de personnalités politiques lui sont imputables. Je crois que ce régime aura tout fait aux Libanais. Nous sommes pour le changement, nous sommes pour la démocratie en Syrie et dans le monde arabe en général. Mais si le régime démocratique qui lui succède porte au pouvoir des partis qui vont à l’encontre de nos principes politiques ou qui sont hostiles au Liban, nous ne lui apporterons pas notre soutien. Mais ce n’est pas pour cela que nous sommes contre la démocratie. Vous pouvez être contre la politique socialiste en France, mais cela ne va pas dire que vous êtes contre la démocratie, bien au contraire.
 
Le conflit en Syrie prend une tournure confessionnelle, et certains experts affirment qu’en dernier recours, le président Bachar al-Assad pourrait être tenté de créer un état confessionnel alaouite. Ce scénario est-il crédible selon vous ? Quelles en seraient les répercussions sur le Liban ?
 
La confessionnalisation de la crise syrienne est très inquiétante. Ce n’est pas une surprise, car nous vivons malheureusement dans une région où la religion joue un rôle primordial. Le scénario d’une partition de la Syrie n’a rien d’une fiction, il est très probable, car il va dans le sens de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient. Je pense notamment à l’Irak qui n’a pas attendu la crise en Syrie pour aller dans ce sens là : les revendications autonomistes des communautés, notamment celle des Kurdes, y sont quasiment exaucées. C’est légitime, après le démantèlement de l’empire ottoman, les frontières de la région ont été tracées de façon archaïque puisque certaines communautés ont été dispersées dans plusieurs états alors que certains états ont été constitués de plusieurs communautés. Le Liban, qui est un état multiconfessionnel, peut évidemment être affecté par cette donne car ses différentes communautés vont être forcement influencées par ce qui se passe en Syrie. Les sunnites du Liban vont être influencés par les sunnites de Syrie. Les chiites vont suivre avec attention ce qui passe avec les Alaouites de Syrie et avec leurs coreligionnaires en Irak et Iran. Et les chrétiens, qui sont délaissés par tout le monde à l’instar de tous les chrétiens d’Orient, s'interrogeront également sur leur avenir. Notre génération doit discuter et penser un nouveau Liban, décentralisé et neutre, afin de mieux gérer son pluralisme.

Première publication : 20/08/2012

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