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EUROPE

L'éloge d'Anders Behring Breivik qui embarrasse le monde de l'édition française

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 29/08/2012

Un essai intitulé "Éloge littéraire d’Anders Breivik" suscite un tollé dans le monde de l’édition française : son auteur, Richard Millet, y développe une sympathie pour l'extrémiste norvégien qui a tué 77 personnes à l’été 2011.

Un essai d'une vingtaine de pages sur la tuerie perpétrée par Anders Behring Breivik - ou plutôt sur ce qu'elle recèle de "littéraire" - crée une vive polémique dans le milieu parisien de l'édition. Dans son "Éloge littéraire d’Anders Breivik", Richard Millet s'est intéressé aux quelque 1 500 pages de la "Déclaration d'indépendance européenne", le livre numérique dans lequel l'homme qui a tué 77 personnes, le 22 juillet 2011, à Oslo et sur l’île d'Utoya, tente d'expliquer sa folie meurtrière.

"Breivik est un de ces désenchantés devenu un loup solitaire et gris. Breivik a quelque chose de gris. C’est en cela qu’il aurait pu être écrivain", se justifie Richard Millet.

Littérature, islam, argent et… sang

L’auteur français ne s’en tient pas là. Il décrit Breivik comme "le signe désespéré, et désespérant, de la sous-estimation par l’Europe des ravages du multiculturalisme ; il signale aussi la défaite du spirituel au profit de l’argent. La crise financière est celle du sens, de la valeur, donc de la littérature. Breivik, d’une façon naïve, loin d’incarner le Mal, s’est fait le truchement sacrificiel du mal qui ronge nos sociétés". Littérature sans style, immigration extra-européenne, argent-roi et tuerie de Breivik sont liés, du point de vue de Millet.

Regrettant au passage que l’Europe "renonce à l’affirmation de ses racines chrétiennes" et "refuse de considérer que le chant du muezzin sonnerait la mort de la chrétienté, donc la fin de nos nations", Richard Millet poursuit : "Dans cette décadence, Breivik est sans doute ce que méritait la Norvège et ce qui attend nos sociétés qui ne cessent de s’aveugler pour mieux se renier, particulièrement la France et l’Angleterre".

Abject et dégueulasse

Le malaise face à la prose de Richard Millet, publiée le 24 août, éclate au grand jour : l’écrivain Tahar Ben Jelloun parle de "provocation inutile et dégueulasse", le critique littéraire Sylvain Bourmeau qualifie l’auteur d’"infâme" et le livre d’"abject". L’incompréhension est d’autant plus grande que l’homme est admis dans le cénacle du petit monde de l’édition. Il siège au comité de lecture des éditions Gallimard, dans la collection "La Blanche", et a déniché deux auteurs qui ont décroché le prestigieux prix Goncourt : Jonathan Littell ("Les Bienveillantes", 2006) et Alexis Jenni ("L’Art français de la guerre", 2011).

L’embarras que suscite Richard Millet n’est pas nouveau. Antoine Gallimard avait déjà exprimé sa propre ambivalence envers le personnage au moment de la publication d’"Opprobre", en 2008, ouvrage de Richard Millet qui avait suscité de vives critiques : le patron de Gallimard annonçait alors ne plus vouloir soutenir aucune nouvelle parution de l’auteur, tout en concédant : l’homme est "l'un des meilleurs éditeurs" de la maison.

"Ses ennemis cherchent à le marginaliser"

Cette fois, Richard Millet plonge dans le terrain boueux du racisme au gré d’un triplé littéraire. Non seulement publie-t-il son "Éloge littéraire d’Anders Breivik" dans le recueil "Langue fantôme" opportunément - le jour du verdict du procès Breivik en Norvège. Mais deux autre titres suivent coup sur coup, toujours chez l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux : "De l'antiracisme comme terreur littéraire", où il est question de sa propre légitimité d’écrivain et des "vomissements qui ont lieu sur [son] nom", et "Intérieur avec deux femmes", roman qui met en scène un auteur face à "ses ennemis qui cherchent à le marginaliser et à le confiner dans l’angle mort de la littérature". Richard Millet insiste sur l’existence de ces trois livres pour dénoncer une presse qui ne s'est intéressée qu'à "25 pages d'un appendice, quand je publie trois livres. C'est un procédé connu depuis Staline : déconstruire, extraire des citations, les détourner", se plaint-il dans une interview à ActuaLitté.

Extrait de "Ce soir ou jamais" (France 3), 07 février 2012

Pour l’instant, Antoine Gallimard ne bronche pas. Il est en vacances, répond sa maison d’édition. Quoi qu’il en soit, il semble peu probable qu'il décide de renvoyer son éditeur, d’autant plus que, cette fois, Richard Millet n’a pas publié chez Gallimard et s’est ouvert ailleurs un champ de liberté d’expression. Qu’importe, estime l’écrivaine Annie Ernaux (éditée chez Gallimard) : "L’idéologie, les prises de position [de Richard Millet, NDLR] engagent la maison", et "la question d'une réaction collective est maintenant posée à tous les écrivains Gallimard".

Nesbo et Davidsen piétinés

La controverse se cantonne pour l’instant au petit monde parisien de l’édition. Les écrivains norvégiens ont eu vent du pamphlet dans les colonnes du quotidien national Aftenposten. Plusieurs d’entre eux ont été contactés par FRANCE 24, mais l’heure n’est pas à la réaction. "La polémique n’a pas encore pris en Norvège", explique Vibeke Knoop Rachline, correspondante d'Aftenposten à Paris.

Un nouveau papier de la journaliste dans les colonnes du journal norvégien, ce mercredi, pourrait cependant lancer le débat, d’autant plus que nombreux sont les auteurs norvégiens, comme Jo Nesbo et Leif Davidsen, à être publiés chez Gallimard… et à être copieusement méprisés par Richard Millet. "Ces écrivains, évidemment de gauche, ces vigilants, ces naïfs ne voient en général que ce qu’ils veulent voir ; les Davidsen, les Nesbo, les Mankell et le défunt auteur de 'Millenium' [Stieg Larsson, NDLR] sont aveugles ou se crèvent les yeux quand ils ne donnent pas dans la propagande", écrit l’auteur dans l'"Éloge littéraire d’Anders Breivik".

Jamais un essayiste norvégien n’a osé soutenir les thèses extrêmes de Richard Millet. Anders Breivik lui-même serait à la recherche d’un éditeur pour publier son autobiographie, mais aucune maison ne se porte candidate pour l’instant. Selon Erling Rimehaug, journaliste qui a suivi le procès Breivik pour le quotidien Vart Land, la polémique lancée par Millet a toutes les chances d'indifférer Oslo. "Bien sûr que des personnes vont utiliser l’affaire Breivik pour choquer, nous nous y attendons. Mais ce passé nous est tellement douloureux que nous sommes aseptisés contre ce genre de polémique", réagit-elle. La surenchère d’informations, de révélations et de thèses sur cette affaire est même devenue indigeste, au point que les Norvégiens ne veulent plus en entendre parler, rapporte Vibeke Knoop Rachline. "Pourquoi cette volonté de ne pas voir ? Ce n'est pas de l'indifférence ni de la froideur. Plutôt une honte", commente la journaliste dans Le Monde.

Première publication : 28/08/2012

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