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Afrique

La menace salafiste en Tunisie est-elle un fantasme français ?

©

Texte par Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 11/09/2012

Dans une interview accordée au "Figaro", le président tunisien, Moncef Marzouki, déplore la propension de la France à crier au loup salafiste. Un coup de griffe que certains analystes trouvent déplacé.

Ancien opposant historique devenu président, Moncef Marzouki n’a pas perdu sa capacité d’indignation. Notamment lorsqu’il s’agit de défendre l’image de la Tunisie, à la tête de laquelle il a été désigné en décembre 2011. Dans une interview publiée ce lundi 10 septembre dans les colonnes du "Figaro", le chef de l’État tunisien se dit "accablé, scandalisé, blessé, indigné par l'image qu'on […] donne de la Tunisie, à savoir un pays qui va basculer dans l'escarcelle de l'islamisme, qui est sur le point de verser dans le salafisme." Et de rassurer : "la Tunisie n'est pas en train de basculer dans l'islamisme à outrance. Prétendre cela relève du fantasme."

Principale cible du courroux présidentiel : la France et sa fâcheuse tendance à s’alarmer des troubles provoqués par des salafistes. "Il ne s’agit pas seulement d’un fantasme français, l’inquiétude suscitée par cet islamisme radical correspond à un ressenti de nombreux Tunisiens alimenté par des faits, observe Samy Ghorbal, journaliste et écrivain tunisien, auteur du livre "Orphelins de Bourguiba et héritiers du Prophète" (éd. Cérès, 2012).

Ces derniers mois, les attaques perpétrées par des personnes se revendiquant d’un islamisme radical semblent en effet s’être multipliées sur le territoire tunisien. Dernière anicroche en date : la mise à sac par des salafistes du dernier débit de boissons alcoolisées de Sidi Bouzid, ville symbole de la "révolution du jasmin". Au mois de juin, ce sont les violences survenues en marge d’une foire d’art contemporain, dont certaines œuvres étaient considérées comme blasphématoires, qui avaient suscité l’émoi dans le monde artistique tunisien et français.

Incidents "insignifiants"

Mais l’incident qui a le plus marqué les esprits en France demeure la violente agression dont a été victime, le 13 août, un responsable socialiste français. Alors en vacances à Bizerte avec son épouse et sa fille de 12 ans, ce conseiller régional de la Sarthe (ouest de la France) avait été roué de coups par des hommes jugeant les tenues vestimentaires de la famille peu appropriées. "Personne ne m'a secouru. Je n'ai dû mon salut qu'au fait que j'aie réussi à m'enfuir. Si j'étais tombé à terre, ils m'auraient lynché", avait témoigné par la suite la victime dans les médias français.

Un accrochage qualifié de "malheureux" par Moncef Marzouki mais qui, selon lui, fait partie de ces incidents marginaux montés en épingle par la presse hexagonale. "Je ne veux pas dire que ce n'est pas un acte condamnable, mais il y a des millions de touristes en Tunisie et ils ne sont jamais agressés, s’est employé à rappeler dans "Le Figaro" le président tunisien. Ces incidents sont insignifiants pour ce qui est de leur capacité à transformer la société tunisienne, mais ils sont malheureusement hypersignifiants par leur capacité de nuisance sur l'image de la Tunisie."

"Cellule cancéreuse"

Pour les partis d'opposition, le mal est cependant plus profond que cela. Ces récentes actions demeurent préoccupantes "pour l’impact néfaste qu’elles peuvent avoir sur la société tunisienne", redoute Adnane Ben Youssef, secrétaire exécutif de la Fédération Al Joumhouri France Nord.  "Elles risquent en effet d’instituer la violence comme moyen de gestion d’un différend. Et comme ni le président ni Ennahda [le parti islamiste qui domine le Parlement et le gouvernement] n’ont adopté une ligne claire sur la question, cela risque de provoquer un recul de l’État."

Même son de cloche chez les observateurs de la vie politique tunisienne. "Nous ne sommes pas dans l’Algérie du début des années 1990, nous ne dénombrons aucun mort et n’avons pas encore découvert l’existence d’une quelconque milice, mais le mouvement salafiste est comme une cellule cancéreuse qu’il faut surveiller car il peut encore gagner en audience, prévient Samy Ghorbal. Les Tunisiens sont en droit d’attendre des institutions une vigilance accrue et une position ferme contre les atteintes au vivre-ensemble. Le rôle du président de la République est de rappeler certaines règles et non pas de délivrer lors d’une interview une analyse sociologique de la Tunisie".

Aveu d’échec

Nombreux se sont ceux qui voient dans les propos du chef de l’État tunisien un aveu de faiblesse, sinon d’échec. Propulsé fin 2011 à la présidence tunisienne après un accord de partage de pouvoir contracté avec Ennahda et les sociaux-démocrates du parti Ettakatol, Moncef Marzouki est régulièrement considéré par ses détracteurs comme un "pantin" poings et mains liés aux islamistes. L'extradition de l'ancien Premier ministre libyen Al Baghdadi Al Mahmoudi décidée à la fin juin sans son aval en constitue l'exemple le plus retentissant. Idem pour la question des salafistes, selon l'opposition. "Le président n’a pas de levier pour pouvoir agir, estime Adnane Ben Youssef. Il est tributaire de la stratégie de ses alliés d’Ennahda."

Contraint à la clandestinité sous le régime de Ben Ali, le parti islamiste, aujourd'hui au pouvoir après avoir récolté quelque 90 sièges (42%) à l'Assemblée à l'issue des élections d'octobre 2011, peine à réprimander des salafistes qui pourraient, en cas de sanctions, se radicaliser davantage. "Moncef Marzouki et Moustapha Ben Jaafar [le président de l’Assemblée nationale ] ont considéré qu’Ennahda était soluble avec la démocratie. Ils lui ont fait la courte échelle vers le pouvoir en s'alliant avec lui, rappelle Samy Ghorbal. On devient démocrate en apprenant de ses erreurs, de ses défaites. Il faut se souvenir que les islamistes turcs de l'AKP, qu'on cite volontiers en exemple aujourd'hui, avaient essuyé une série de revers, et c'est à cause de ces revers, parce que le pouvoir se refusait à eux, qu'ils ont accompli leur mue démocratique. En Tunisie, fallait-il tout leur donner tout, tout de suite ?"

Moncef Marzouki, lui-même, n’en semble plus convaincu. Dans son interview au "Figaro", le président alerte sur la tentation du parti de vouloir mettre la main sur "un certain nombre de rouages de l’État". Comme si Ennahda reproduisait "de façon quasi inconsciente les anciennes pratiques". Il y a alliés plus recommandables.

Première publication : 10/09/2012

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