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Afrique

"Pour Kadhafi, le viol était une arme de pouvoir"

© AFP

Vidéo par France 2

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 20/10/2012

Elles ont été enlevées, battues et violées par le colonel Mouammar Kadhafi. Annick Cojean, grand reporter au journal "Le Monde", a consigné leurs témoignages dans son livre "Les Proies, dans le harem de Kadhafi". Entretien.

Jeunes et souvent très belles, elles ont été enlevées, battues, humiliées et violées par l'ancien "guide" libyen Mouammar Kadhafi. C'est le sort qui a été réservé à de nombreuses femmes jetées de force dans le harem de l'ex-homme fort de Tripoli. Annick Cojean, grand reporter au journal "Le Monde", a consigné leurs témoignages bouleversants dans un livre intitulé "Les Proies. Dans le harem de Kadhafi". Elle y raconte le cauchemar vécu par ces femmes dont le seul tort est d’avoir plu au tyran, à l’instar de Soraya*, le témoin clé, devenue, à l'âge de 15 ans, l’esclave sexuelle du tyran libyen tué en octobre 2011. "Il s’agit de l’une de mes enquêtes les plus douloureuses", confie la journaliste, titulaire du prix Albert-Londres, et dont le livre est en cours de traduction en langue arabe. Entretien.

 

Annick Cojean

FRANCE 24 - Nous connaissions Mouammar Kadhafi en tyran aussi fantasque que sanguinaire, mais on connaissait moins le violeur en série et l’esclavagiste sexuel. Parlez-nous de cet aspect de la personnalité de Kadhafi.


Annick Cojean - Kadhafi avait un harem, une cohorte de femmes asservies dans les sous-sols de sa propre résidence, dans des petites chambres ou des appartements. Ces proies obligées de se présenter à lui en petites tenues pouvaient être appelées à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Là, elles étaient violées et tabassées après avoir subi les pires humiliations sexuelles. Pour Kadhafi, le viol était une arme de pouvoir. C’est assez incroyable de dire cela, mais c’était réellement une façon de dominer les autres. Les femmes bien sûr car c’était facile, mais il s’agissait également de dominer les hommes et, pour le faire, il fallait posséder leurs épouses et leurs filles.

De la même façon, il obligeait certains ministres à des rapports sexuels avec lui, afin de les tenir par une sorte de chantage. Évidemment, personne n’avait intérêt à parler ou à évoquer cette humiliation totale. Il lui est arrivé de procéder de la même manière avec des chefs de tribu, des diplomates ou des militaires sur lesquels il avait besoin, le cas échéant, d’avoir l’ascendant. Enfin, on sait que celui qui se rêvait "roi des rois d’Afrique" a eu des relations sexuelles avec plusieurs femmes ou filles de chefs d’État africains. Bien sûr, il ne violait pas ces femmes, qu’il avait ardemment désirées, mais il les attirait à lui avec des valises d’argent ou de bijoux somptueux. Ainsi, il avait le sentiment de dominer l’Afrique ou certains pays.

 

"Les Proies. Dans le harem de Khadafi" d'Annick Cojean, Grasset, 2012.

F24 - Dans votre livre, vous évoquez un système aux complicités multiples allant au-delà même du seul territoire libyen. Pensez-vous que Kadhafi ait pu bénéficier de complicités lors de ses visites officielles en Europe ?

A. C. - Lorsqu’il quittait momentanément la Libye, il était accompagné d’une partie de son harem et surtout de Mabrouka Cherif, une femme qui ne le quittait jamais. Cette dernière était chargée, telle une rabatteuse, de l’alimenter en jeunes femmes et parfois en jeunes hommes.

Lorsqu’elle venait à Paris, elle avait pour tâche principale de recruter des jeunes filles pour les amener en Libye. Lors de ces missions parisiennes, elle logeait dans une suite d'un très prestigieux hôtel situé sur les Champs-Élysées. Un important diplomate français m’avait confié à l’époque qu’elle était en train de "faire ses courses", cela ne pouvait donc se faire sans complices à l’ambassade de Libye. Les autorités françaises le savaient puisque les mœurs barbares du dictateur étaient connues des Occidentaux. Mais elles n’étaient certainement pas au courant de tout, car la plupart des gens ignorait la violence avec laquelle Kadhafi traitait ses proies.


F24 - Soraya, le principal témoin de votre enquête, dit : "Je voudrais faire ma vie dans la nouvelle Libye. Je me demande si c’est possible".  Quelle est la situation actuelle des femmes que vous avez interrogées ? La Libye d’aujourd’hui est-elle prête à reconnaître leur calvaire ?

A. C. - Je me pose exactement la même question que Soraya mais, pour le moment, c’est horriblement difficile pour elle. Elle vit cachée, elle n’ose pas sortir, elle a coupé les ponts avec sa famille, qui a très honte d’elle. Certains de ses frères aimeraient la voir disparaître, voire s’en charger eux-mêmes afin de dissiper leur honte à travers un crime d’honneur. Nombreux sont ceux qui veulent faire de ces femmes des coupables. Elles craignent les kadhafistes qui veulent les empêcher de témoigner et qui restent encore très puissants. Enfin, elles redoutent les extrémistes religieux pour qui elles représentent quelque chose de sulfureux et les révolutionnaires zélés qui perçoivent ces femmes, qui ont été dans l’entourage de Kadhafi pendant un certain moment de leur vie, comme des complices et non pas comme des victimes. Ce qu’elles sont profondément pourtant, puisqu’elles n’ont jamais choisi d’être piégées, violées et séquestrées. Toutes ces femmes sont terrées actuellement et terrorisées à l’idée que leurs douloureux secrets soient un jour ébruités.

F24 - Justement, comment êtes-vous parvenue à les convaincre de témoigner ?

A. C. - J’ai eu une chance extraordinaire de les rencontrer, car très peu de femmes ont parlé. Soraya, notamment, a eu le courage de se confier, évidemment sous le sceau de l’anonymat. D’autres femmes l’ont eu mais dans une moindre mesure. Ces femmes auraient tellement aimé voir un jour Kadhafi jugé pour ses crimes devant un tribunal international. Pouvoir lui demander : "Pourquoi tu m’as violée et humiliée, pourquoi as-tu volé ma jeunesse et ma virginité ?"

Soraya, par exemple, était en colère, car elle s’est rendu compte que la mort du dictateur allait l’enfermer avec ses secrets car ils sont indicibles. Et ce, y compris dans la nouvelle Libye. On peut parler de tous les crimes de Kadhafi, de ses exactions et du mal qu’il a fait aux prisonniers politiques, mais il est quasiment interdit de parler de ce qu’il a fait aux femmes. Car le viol et tout ce qui touche au sexe est tellement tabou dans ce pays. Par conséquent, ces femmes préfèrent ne pas parler, car elles ont tout à perdre. D’où la nécessité de faire ce type d’enquête afin qu’un jour les coupables et les complices soient punis.

* Les prénoms des témoins ont été changés par l'auteure.

 

Première publication : 20/09/2012

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