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Moyen-orient

Comment la mouvance salafiste carbure aux pétrodollars saoudiens

© AFP

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 27/09/2012

Les salafistes et leur fameux drapeau noir ont gagné une toute nouvelle importance dans le monde arabe ces derniers temps. L'occasion pour FRANCE 24 de se pencher sur leur grand argentier, direct ou indirect, le royaume d'Arabie saoudite.

Suite aux évènements violents provoqués par la vidéo islamophobe "Innocence of Muslims" dans une partie du monde arabo-musulman, les salafistes et leur fameux drapeau noir sont de plus en plus visibles. Sévèrement réprimés par les régimes déchus de Ben Ali, de Moubarak et de Kadhafi, ils ont gagné une toute nouvelle importance. Et pas uniquement dans les pays concernés par les révolutions arabes.

Cette mouvance islamiste, aussi minoritaire que puritaine, qui prône une interprétation stricte et littérale du Coran ainsi qu’un retour à des pratiques religieuses datant de l'époque du prophète Mahomet, regroupe des courants hétérogènes, du plus pacifique – salafisme quiétiste - au plus violent prônant le djihad. C’est précisément cette dernière frange extrémiste qui s’est illustrée ces derniers mois, notamment en Libye et au Mali où des salafistes ont détruit à la pelleteuse des mausolées musulmans, en Tunisie où ils ont multiplié les agressions violentes contre des artistes et des œuvres jugées impies, et en Syrie, où leur présence au sein des rebelles a été signalée à plusieurs reprises. Parmi les questions que soulève cette poussée de fièvre salafiste dans le monde arabe, se pose celle de son financement.
 
En première ligne des évènements violents provoqués par le film islamophobe "Innocence of Muslims" qui ont récemment secoué une partie du monde arabo-musulman, les salafistes et leur fameux drapeau noir sont de plus en plus visibles (crédit photo AFP).
Le salafisme, la "version à l’exportation" du wahhabisme
 
Sur ce sujet précis, experts du monde arabe, diplomates et services de renseignement occidentaux s’accordent pour affirmer que les pétrodollars saoudiens sont la principale source de financement de cette mouvance. "Il existe un ensemble important de faisceaux d’indices indéniables qui ne laisse aucun doute sur le fait que des capitaux saoudiens financent les mouvements salafistes", souligne Samir Amghar, sociologue spécialiste de l’islam contemporain et auteur du livre référence "Le salafisme d’aujourd’hui. Mouvements sectaires en Occident" (Michalon, 2011).
 
Depuis les deux chocs pétroliers des années 1970 et l’enrichissement de l’Arabie saoudite, "les Saoudiens n’ont fait qu’exporter le wahhabisme, la religion d’État du royaume", expliquait récemment à FRANCE 24 le politologue Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes, basé à Paris. Et de préciser : "Aujourd’hui, quand on entend parler de salafisme au Maghreb et au Mali, il s’agit en réalité de la version à l’exportation du wahhabisme, puisque ce sont les Saoudiens qui financent cette mouvance dans le monde à coups de millions d’euros".
 
Des circuits financiers indirects…
 
Cependant, les spécialistes insistent pour nuancer l’origine de ce financement, estimant qu’il ne s’agit pas toujours de fonds publics officiels saoudiens ni d’une politique d’État centralisée. "Traditionnellement, le canal de financement de ces mouvances salafistes se fait par le biais d’organisations humanitaires et caritatives islamiques, ou présentées comme telles, ou via des membres de la famille royale, des hommes d’affaires ou des responsables religieux", explique à FRANCE 24 Karim Sader, politologue et consultant spécialisé dans les pays du Golfe. Selon lui, ce mode opératoire transnational avait pour avantage, jusqu’au "printemps arabe", d’éviter que les fonds ne soient interceptés par les régimes autoritaires en lutte contre les mouvements radicaux. Un circuit financier souvent dénoncé par les Occidentaux qui le suspectent d’alimenter des groupuscules fondamentalistes sectaires et potentiellement violents, notamment au Pakistan ou en Afghanistan.
 
Un autre biais, moins opaque, privilégié par les pétrodollars saoudiens, consiste à aider à la construction d’édifices et de centres religieux à l’étranger dans lesquels est souvent prêché le wahhabisme, sachant que tous les salafistes ne sont pas wahhabites, mais que tous les wahhabites sont salafistes. À l’instar des capitaux investis dans les chaînes satellitaires saoudiennes employées pour propager le discours salafiste dans les pays arabes au cours des vingt dernières années. Enfin, cette manne permet d’allouer des bourses à des ressortissants arabes invités à étudier la religion islamique dans les universités du royaume, telle que celle de Médine, de Ryad et de la Mecque.
 
"À titre d’exemple, l’université de Médine accueille essentiellement des étudiants étrangers qui, en plus de bénéficier des généreuses bourses d’études accordées par des mécènes ou des associations saoudiennes, jouissent gracieusement d’un logement et de billets d’avions pour qu’ils puissent rentrer de temps en temps chez eux", ajoute Samir Amghar. Selon ce dernier, cet investissement saoudien, qui représente une aubaine pour des étudiants issus de milieux modestes, est loin d’être désintéressé. "Une fois diplômés, la grande majorité de ces étudiants sous influence wahhabite rentrent prêcher cette version de l’islam dans leurs pays respectifs, tandis que les meilleurs d’entre eux deviennent des salariés du royaume", poursuit-il.
En France, par exemple, la mouvance salafiste, décrite par les spécialistes comme relativement jeune, n’est pas directement financée par des fonds en provenance d’Arabie saoudite. "Le financement des salafistes français se fait justement par le biais de bourses d’études, c’est un phénomène de plus en plus fréquent", précise Samir Amghar. 
 
… et directs depuis les révolutions arabes
 
Cependant, contrairement aux apparences, le prosélytisme fervent des Saoudiens n’est pas uniquement motivé par des raisons religieuses. "Il ne faut pas commettre l’erreur de résumer l’action de l’Arabie saoudite ou celle de certaines parties dans le royaume à une simple dimension religieuse, car celle-ci n’est qu’une des composantes d’une politique plus globale", met en garde Mohamed Adraoui, politologue spécialiste de l'islam, contacté par FRANCE 24.
 
Un avis que partage le sociologue Samir Amghar. "Même s’ils se considèrent comme les dépositaires de la doctrine religieuse et qu’ils ont toujours défendu et généreusement financé un islam missionnaire et toutes sortes de mouvements islamistes, la priorité des Saoudiens n’est pas de 'salafiser' le monde musulman, analyse-t-il. Leurs objectifs sont plus complexes, dans le sens où ils visent surtout à consolider leur influence politique et idéologique en mettant en place des réseaux de clientèle et d’allégeance à même de défendre ou d’agir en fonction des intérêts stratégiques et économiques du royaume".
 
Ainsi, depuis les révolutions arabes, un canal de financement plus direct et plus politique est venu s’ajouter en faveur des mouvements islamistes confirme Karim Sader. "Les salafistes ayant désormais pignon sur rue depuis la chute des régimes autoritaires arabes qui les réprimaient, perçoivent une aide plus officielle en provenance de l’Arabie saoudite", note-t-il en citant l’exemple du parti salafiste égyptien al-Nour, qui a raflé près de 24 % des voix lors des dernières législatives organisées dans le pays.
 
"Plus que surpris par les révolutions arabes, Ryad a réagit en soutenant, entre autres, certains groupes salafistes, qui représentent un outil parmi d’autres de la politique étrangère saoudienne afin de faire valoir son agenda et de continuer à peser sur la politique des pays concernés", précise Mohamed Adraoui.
 
Objectifs multiples et complexes
Une démarche qui n’est pas sans rappeler la politique actuellement menée par le Qatar, grand argentier des Frères musulmans. La confrérie, qui a le vent en poupe depuis les révolutions arabes, est honnie par les Saoudiens qui la jugent trop structurée politiquement et par conséquent potentiellement dangereuse pour un pouvoir monarchique féodal. "Il existe une concurrence entre les Saoudiens et les Qataris sur le terrain de la finance des partis islamistes, remarque le politologue Karim Sader. Tandis que le richissime petit émirat finance la confrérie dite plus modérée et urbanisée, certaines franges de la famille royale wahhabite déversent ses pétrodollars sur les milieux islamistes défavorisés et les couches populaires des zones rurales reculées, jugées plus dociles, le terrain de jeu des salafistes, afin notamment de contrebalancer l’influence grandissante des Frères musulmans".
 
Enfin, une raison plus pragmatique pousse les Saoudiens, paradoxalement alliés aux États-Unis, à soutenir la mouvance salafiste. "Après avoir fermé les yeux sur le financement à outrance, par la Ligue islamique mondiale, par des princes ou des responsables saoudiens, d’un grand nombre de mouvements islamistes et djihadistes, la monarchie wahhabite a mieux contrôlé ces types de financement après les attentats du 11 septembre 2001, explique Samir Amghar. Et pour cause, en découvrant que la grande majorité des kamikazes étaient Saoudiens, elle a fini par se rendre compte des limites de sa politique en voyant des personnes, qu’elle a contribué à former dans ses universités et à financer, indirectement ou pas, devenir incontrôlables".
 
En favorisant le financement des mouvements plus maîtrisables comme les groupes salafistes dans le monde arabe, éloignés de son territoire, "la famille régnante évite d’avoir sur son sol des djihadistes susceptibles de se retourner contre son pouvoir", conclut le sociologue.
 
Il n’est pas étonnant, par conséquent, de constater que l’Arabie saoudite ait été épargnée par les soubresauts du "printemps arabe", et plus récemment qu’aucune manifestation de protestation contre le film antimusulman n’a été enregistrée sur son territoire.
 
Les salafistes en France

 

Première publication : 26/09/2012

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