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Afrique

Filmé à son insu, Rached Ghannouchi tombe le masque

© AFP

Vidéo par FRANCE 24

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 11/10/2012

La polémique enfle en Tunisie, après des déclarations du chef islamiste Rached Ghannouchi demandant aux salafistes de faire preuve de "patience" et de "sagesse", le temps que les islamistes puissent asseoir leur pouvoir face aux laïcs.

Souvent accusé d’entretenir un double discours, Rached Ghannouchi se retrouve au cœur de la polémique qui fait rage actuellement en Tunisie, après la mise en ligne, le 9 octobre, d’une vidéo du chef du parti islamiste tunisien Ennahda, filmé à son insu. Sur les images, ce dernier demande à des visiteurs salafistes de faire preuve de "patience" et de "sagesse" le temps que les islamistes puissent imposer leur pouvoir aux laïcs. Tout au long de son propos, Rached Ghannouchi oppose le camp des laïcs et celui des islamistes, en insistant sur la bipolarisation de la société tunisienne.

"Nous n’avons plus une boutique, nous avons un État"

Capture d'écran de la vidéo de la rencontre entre Rached Ghannouchi et ses visiteurs islamistes.

"Les laïcs, bien que minoritaires, contrôlent les médias et l’économie, dit-il dans la vidéo mise en ligne en début de semaine et tournée, selon les médias tunisiens, en février dernier. L’Administration, bien que sous le contrôle d’Ennahda, est elle aussi entre leurs mains". Mettant en garde contre la résurgence du Rassemblement constitutionnel démocratique - le RCD, parti de l'ex-président Ben Ali, dissous en mars 2011- il poursuit en affirmant par deux fois que l’armée et la police "ne sont pas encore sûres". Et d’ajouter : "Je dis à nos jeunes salafistes de patienter (...) pourquoi se précipiter ? Prenez votre temps pour consolider les acquis", obtenus par les islamistes depuis la révolution. "Aujourd’hui, nous n’avons plus une mosquée, nous avons un ministère des Affaires religieuses, nous n’avons plus une boutique, nous avons un État", a-t-il encore insisté.

Pour expliciter sa stratégie "des petits pas", Rached Ghannouchi cite en exemple le cas des islamistes algériens. "Croyez-vous qu'il n'y aura pas de retour possible en arrière ? C'est ce que nous avions cru vivre en Algérie dans les années 90, mais notre jugement était erroné : les mosquées sont retombées dans les mains de laïcs et les islamistes ont été de nouveau persécutés", a-t-il argumenté.

Levée de boucliers de l’opposition et des médias

Massivement relayée sur Internet via les réseaux sociaux, la vidéo a fait l’effet d’une bombe auprès de la classe politique et des médias tunisiens qui se sont élevés contre le contenu de ce discours et la duplicité affichée par le chef islamiste. Ses adversaires l’accusent de tenir un double discours visant à dissimuler un agenda radical qu’il n’a jamais renoncé à appliquer, tout en livrant au public une image modérée et démocratique de son parti. Le journal "Le Quotidien" note ce jeudi que "le plus grave dans les propos [de Rached Ghannouchi] c'est de dire que les islamistes doivent impérativement écarter les laïcs (...) et mettre la main sur l'administration tunisienne et tous les rouages de l'État afin de pouvoir s'implanter et éviter de reproduire l'échec algérien". De son côté, le quotidien arabophone "Le Maghreb" évoque "un enregistrement vidéo scandale" et "la vérité du projet salafiste de Rached Ghannouchi".

L'opposition a qualifié de "très grave" le contenu de la vidéo illustrant "le double discours d'Ennahda". M. Ghannouchi "jette le discrédit sur des institutions, cet homme leur doit des explications", a réagi Issam Chebbi du Parti républicain (centre) sur radio Mosaïque FM. Ce jeudi, plusieurs députés de l'Assemblée nationale constituante ont organisé une réunion afin de discuter des moyens et des actions à prendre vis-à-vis de cette vidéo.

Ennahda, de son côté, crie au complot en comparant la mise en ligne de la vidéo "aux méthodes d’espionnage et de montage légués par l’ancien régime". Dans un communiqué publié le 10 octobre, le parti dénonce "des séquences découpées et montées" dans le but de déformer les propos de son chef, en précisant notamment que Rached Ghannouchi faisait référence aux minorités corrompues rattachées à l’ancien régime lorsqu’il a indiqué que l’armée ou la police ne sont pas acquises à la cause des islamistes. Selon le cabinet du chef du parti islamiste, les propos de ce dernier s'"inscrivaient dans le cadre de tentatives du Cheikh de convaincre les salafistes d'éviter la violence et de participer pacifiquement à la vie politique en Tunisie".

Double discours

Pour Salim al-Abyad, professeur de sociologie politique à l’Université de Tunis el-Manar, interrogé par FRANCE 24, "il est logique qu’Ennahda tente de minimiser l’impact de cette vidéo en essayant de justifier son contenu tant il a suscité un vaste débat en Tunisie et choqué un bon nombre de Tunisiens". Selon lui, la diffusion de cette vidéo intervient dans un contexte électoral tendu. Les prochaines élections générales sont censées avoir lieu au mois de mars 2013, après l'adoption de la nouvelle constitution, en cours de rédaction par l'Assemblée constituante issue du scrutin d'octobre 2011, elle-même dominée par Ennahda. "La Tunisie est en pleine campagne électorale, la mise en ligne de cette vidéo fait partie de la bataille électorale qui se déroule en ce moment et les partis politique tentent de régler leurs comptes".

Selon Salem al-Abyad, la vidéo de l’entretien entre le leader islamiste et quelques jeunes salafistes pourrait avoir plusieurs conséquences. "Ce discours pourrait provoquer une perte de confiance dans les intentions démocratiques d’Ennahda en donnant du crédit à ceux qui affirment qu’Ennahda pratique un double discours, et pourrait perturber à court terme le processus de transition démocratique", note-t-il. Et de conclure : "Ce parti, qui est au pouvoir et qui se doit de représenter tous les Tunisiens, devrait s’abstenir de mener des opérations de charme auprès des salafistes, et cesser d’autre part de nier l’existence d’une société hétérogène en Tunisie en évoquant sans cesse une bipolarisation entre laïcs et islamistes".

Première publication : 11/10/2012

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