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FRANCE

En Corse, "les gens ne font confiance ni à la police ni aux tribunaux"

©

Texte par Tony TODD

Dernière modification : 22/10/2012

Après la vague de violences qui a touché la Corse, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a annoncé 10 mesures destinées à lutter contre la criminalité. Pour FRANCE 24, le procureur d'Ajaccio revient sur la situation sécuritaire dans l'île.

La Corse est encore sous le choc de l'assassinat, en plein jour, d'Antoine Sollacaro, l’avocat abattu le 16 octobre à Ajaccio (Corse-du-Sud) par deux tueurs à moto. Cet homicide est le quinzième du genre répertorié dans l'île depuis le début de l'année. Le Premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, a annoncé, lundi 22 octobre, l'adoption de 10 mesures destinées à combattre la criminalité sur l'Île de Beauté.

Toutefois, malgré un taux d’assassinat le plus élevé dans l'Union européenne, l'Île de Beauté enregistre des niveaux remarquablement bas en ce qui concerne la petite délinquance, selon le procureur d'Ajaccio, Xavier Bonhomme. Ce dernier, qui a pris ses fonctions au début du mois de septembre, évoque dans un entretien avec FRANCE 24 les défis auxquels sont confrontés la police et la justice en Corse.
 
 

FRANCE 24 : La Corse est la capitale européenne de l’assassinat. Selon vous, est-il dangereux de vivre sur l’Île de Beauté ?

 

Xavier Bonhomme : Il y a, en effet, beaucoup de meurtres en Corse. Beaucoup trop. Mais il faut comprendre que la quasi-totalité de ces assassinats sont directement liés au crime organisé. Il s’agit presque toujours de règlements de comptes. Les crimes passionnels sont très rares en Corse, comme c'est malheureusement plus fréquent dans d'autres juridictions où j'ai travaillé, comme Marseille et Paris. De même, il existe une quantité infime de crimes sexuels ici, et la petite et moyenne délinquance est très maîtrisée en Corse (peu d'atteintes aux biens, encore moins d'agressions de personnes, notamment dans les rues). Ceci est différent de tout ce que nous constatons ailleurs, comme en région parisienne. Par contre, en Corse, les différends se règlent plus souvent qu'ailleurs par des plasticages (voitures ou habitations) et, parfois, en guise d’avertissement. Et nous constatons aussi que, parfois, on tente de lancer la police sur une fausse piste en apposant des graffitis nationalistes sur les lieux des faits. Enfin, les extorsions de fonds ou les tentatives ne sont pas rares ici, malheureusement.

 

Comment gérez-vous les assassinats qui sont liés au crime organisé ?

 

X. B. : Avec difficulté. Rappelez-vous que la Corse est très peu peuplée, puisqu’elle compte à peine plus de 300 000 habitants. Tout le monde connaît tout le monde, et les gens sont très réticents à témoigner devant le tribunal. Pourtant, en France il existe un système permettant de témoigner anonymement. Il fonctionne bien sur le continent, mais pas du tout ici, en Corse. Les gens ne font confiance ni à la police ni aux tribunaux. Nous avons eu 15 meurtres jusqu'ici cette année. Or, sans témoin, ils ont peu de chances d'être élucidés. Le fait de ne pas témoigner s’explique, d’une part, par la peur que l'on peut comprendre et, d’autre part, par le fait que tout le monde se connaît en Corse. Vous ne pouvez pas forcer les gens à témoigner s'ils ne veulent pas le faire.

 

Que faut-il faire pour lutter contre le crime organisé en Corse ?

 

X. B. : Quand vous arrivez à Ajaccio, vous êtes frappé par le nombre important de voitures de luxe alors que, dans le même temps, vous savez que les ressources déclarées par les résidents corses sont très en deçà de la moyenne nationale, ce qui pose question. Il est donc impératif d'enquêter sur les investissements, notamment immobiliers, effectués ici et enquêter sur les flux financiers qui pourraient apparaître atypiques et donc concerner de l'argent sale. L'État français doit donc jouer un rôle beaucoup plus important en augmentant les moyens dans ce domaine et permettre une résolution plus prégnante de ces affaires en Corse. Non pas en mettant plus de policiers dans les rues, mais en fournissant les moyens nécessaires à même de permettre d’enquêter sur l'argent des activités criminelles.

 

Pensez-vous que les tueurs - quels qu'ils soient et quelle que soit leur motivation - ont franchi une ligne rouge en exécutant Me Sollacaro, un avocat respecté ?

 

X.B : Il s'agit d'une attaque contre la justice et contre la démocratie. Avec ce crime, c'est tout le monde judiciaire qui est touché ! C’est un crime délibéré, même si nous ne savons toujours pas ce qui l’a motivé. Le mode opératoire n’avait rien d’amateur.

 

 

Première publication : 20/10/2012

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