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Afrique

Les djihadistes du Nord-Mali, nouveaux maillons du trafic de cocaïne vers l’Europe

© AFP

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 30/10/2012

Les djihadistes contrôlant le Nord-Mali, qualifiés de narcotrafiquants par le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, financent en partie leurs activités par le trafic de cocaïne. Analyse.

"Les narcotrafiquants" : c’est par ce qualificatif inattendu que Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, a désigné, le 23 octobre lors d'une conférence de presse, les djihadistes qui contrôlent depuis le printemps le nord du Mali. Les trois groupes de combattants islamistes - le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et Ansar Dine - qui ont pour ambition d’imposer la charia dans le Nord-Mali et ont installé leurs positions dans une région propice aux trafics divers. Notamment au trafic de cocaïne en provenance d’Amérique latine.

Cette activité est en plein essor. Les narcotrafiquants sud-américains, qui empruntent traditionnellement une route passant par les Caraïbes et les Açores pour acheminer la drogue en Europe, commenceraient à lui préférer désormais l’Afrique de l’Ouest. Un trajet offrant le double avantage pour les cartels sud-américains d’éviter les contrôles croissants des autorités américaines au large des Caraïbes et de tirer profit de l’instabilité politique et de la corruption qui règnent dans plusieurs États d’Afrique de l’Ouest. Notamment en Guinée-Bissau, inscrite sur la liste des narco-États dressée par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Unodc), ou encore en Guinée-Conakry, au Nigeria et dans la zone grise du Sahel, région – dont fait partie le Nord-Mali – à cheval entre l’Afrique du Nord et l’Afrique sub-saharienne où les États ne parviennent que rarement à imposer leur autorité.

Plaque tournante du trafic de cocaïne


En quelques années, le Nord-Mali est ainsi devenu la nouvelle plaque tournante du trafic de cocaïne vers l’Europe. "Sur les 200 ou 250 tonnes de cocaïne produites en Amérique andine [Colombie, Pérou, Bolivie, ndlr] et destinées au marché européen, on estime aujourd’hui qu’entre 50 et 70 tonnes transitent par l’Afrique de l’Ouest", affirme ainsi Jean-Bernard Véron, responsable de la Cellule de prévention des crises et de sortie de conflit à l’Agence française de développement (AFD) et rédacteur en chef de la revue "Afrique contemporaine".

La drogue débarquée dans le golfe de Guinée est acheminée, notamment via le Nord-Mali, au Maroc, en Libye, et plus rarement dans le Sinaï égyptien que les autorités du Caire ne contrôlent que laborieusement. "De la drogue passe indéniablement par le Nord-Mali. Mais à ma connaissance, rien ne prouve que les djihadistes sont directement impliqués dans son transport", poursuit l’expert, qui réfute tout lien direct entre les barons sud-américains de la drogue et les islamistes maliens. "Il est en revanche fort probable qu’ils apportent une complicité militaire au trafic en autorisant la traversée de leur territoire moyennant le prélèvement d’un impôt et en fournissant une protection militaire - monnayée évidemment - aux trafiquants", explique-t-il.

Selon lui, les trois formations djihadistes qui sévissent au Nord-Mali ne sont pas impliquées de la même façon dans le narcotrafic. "Aqmi, le Mujao et Ansar Dine peuvent avoir des revendications similaires mais sont très différents, notamment au niveau de leur organisation, explique-t-il. Ansar Dine est la formation la plus ‘honorable’. Son financement provient en grande partie d’ONG et de donateurs particuliers originaires des pays du Golfe. Il s’agit donc de financements non-criminels." Pour les deux autres groupes en revanche, à l’argent issu de divers trafics s’ajoute notamment celui des rançons payées en échange de la libération d’otages.

"Le Mujao et certaines brigades d’Aqmi sont impliquées dans le trafic de drogue", estime pour sa part Pierre Boilley, directeur du Centre d’études des mondes africains (Cemaf). "Les qualifier de narcotrafiquants est correct, même si Aqmi a davantage profité des taxes de passage que du trafic lui-même", poursuit-il.

L’affaire "Air Cocaïne", une prise de conscience

En novembre 2009, un Boeing 727 est découvert, calciné, dans le désert malien. L'enquête a établi qu'il s'agissait d'un appareil en provenance du Venezuela qui a acheminé une dizaine de tonnes de cocaïne destinée au marché européen. (© AFP)

Cependant, la jouissance par des acteurs locaux de la route du trafic de la drogue dans la région n’est ni récente, ni l’apanage des seuls djihadistes. L'année 2009 a, ainsi, marqué une prise de conscience de l’ampleur du trafic de stupéfiants dans la région. En novembre de cette année-là, éclate l’affaire dite "Air Cocaïne". La carcasse calcinée d’un avion gros porteur (un Boeing 727 capable de transporter près de 190 passagers) est découverte dans le nord-est du Mali, près de Gao. Rapidement, l’enquête s’oriente vers la piste de la drogue. L’avion, en provenance du Venezuela, transportait près de dix tonnes de cocaïne. Ne parvenant pas à faire redécoller l’appareil de la piste de fortune aménagée au beau milieu du désert, les trafiquants l’ont brûlé. "On ne peut pas construire une piste d’atterrissage sans attirer l’attention des gens, estime Jean-Bernard Véron. Les trafiquants se sont sentis assez en confiance pour le faire. On peut donc présumer qu’ils ont bénéficié de tout un tas de complicités."

Des complicités issues probablement des plus hautes sphères de l’État. "Sous la présidence d’Amadou Toumani Touré [le président malien destitué le 22 mars 2012, ndlr], l’État malien, ou au moins des clans au pouvoir, était dans l’affaire, affirme Pierre Boilley. Il n’existe pas de preuve absolue de l’implication de l’État malien dans le trafic. Mais Amadou Toumani Touré était obligatoirement au courant. Au mieux, il a laissé faire, au pire, il y a pris part. Aujourd'hui, le fait qu’il n’y ait plus d’organisation étatique dans le Nord-Mali a favorisé un certain nombre de choses pour les trafiquants."

Une analyse que partage Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) en charge de l’Afrique : "Au Nord-Mali, le commerce criminel a indéniablement pris de l’ampleur depuis la partition du pays. D’une part à cause du vide politique que le conflit a créé, d’autre part à cause du fait que les groupes islamistes dans cette région se sont insérés dans les trafics, qui leur permettent de financer les activités liées à leurs revendications politiques".

Première publication : 29/10/2012

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