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FRANCE

En France, les lesbiennes voulant devenir mère sont priées d'aller chez le voisin

© Cleo Albert

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 17/11/2012

Le gouvernement français a reporté la possibilité pour les couples homosexuels de recourir à une procréation médicalement assistée. Solution prisée des lesbiennes, cette technique est massivement pratiquée à l'étranger. Témoignages.

Le mariage des couples homosexuels, oui, la reconnaissance d'une cellule familiale déjà existante, oui. Mais pour faciliter l'arrivée de nouveaux enfants, il faudra encore attendre. Ainsi se positionne le gouvernement français, qui a circonscrit son projet de loi, débattu en janvier 2013 à l'Assemblée nationale, à des mesures sur le mariage et l'adoption, et repoussé à plus tard le débat sur l'ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA).

Une décision qui laisse nombre de lesbiennes en colère. "Dans un mois, je vais accoucher d'un enfant qui ne sera que le mien... jusqu'à ce que le projet de loi passe et que la procédure d'adoption par ma compagne aboutisse !", s'indigne Cleo Albert, enceinte de 8 mois après avoir effectué une insémination artificielle avec donneur (IAD) aux Pays-Bas. "Sans compter les 10 000 euros que nous avons dépensé en voyage et en hébergement, en frais de clinique, en achat de paillettes de sperme... Des frais qu'on n'aurait pas eus si on était un couple hétérosexuel qui rencontre des problèmes de stérilité et fait ses démarches en France !"

Une majorité d'enfants issus de PMA

Faute de possibilités en France – la loi sur la bioéthique encadre strictement l'insémination artificielle et la fécondation in vitro et la limite aux couples hétérosexuels – les femmes vont ailleurs en Europe, dans les pays comme la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l'Espagne, où la législation est moins stricte.

Manifestation du 7 novembre devant l'Assemblée nationale. AFP

Or, les couples lesbiens sont de plus en plus nombreux à avoir recours à l'insémination artificielle avec donneur, estime Éric Garnier, ancien président de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens, et auteur de "L’Homoparentalité en France" (éd. Thierry Marchaisse). "Aujourd'hui, environ 15 % des enfants vivant au sein d’une famille homosexuelle sont issus d’une ancienne union hétérosexuelle ; 15% d’arrangements en coparentalité ; une petite minorité d'adoptions ou de gestations pour autrui. Sur une population de plus de 100 000 enfants, une grosse moitié provient d’une procréation médicalement assistée (PMA)".

Alternative à la coparentalité

Bien sûr, il y a les techniques vieilles comme le monde. Certaines racontent comment elles ont recueilli le sperme d’un ami dans une seringue avant de se précipiter chez elles en voiture pour procéder à une insémination artificielle à la maison. Ou comment elles ont rappelé un ancien amour de jeunesse pour lui faire un enfant "dans le dos"...

Nombreuses sont celles qui établissent plus sereinement un rapport de "coparentalité" avec un ami, hétérosexuel célibataire ou homosexuel. Il s’agit alors d’organiser la garde de l’enfant, se mettre d’accord sur l’éducation à transmettre et de trouver la place des "parents sociaux", ceux qui n’ont pas conçu biologiquement l’enfant mais font pleinement partie du projet.

Mais depuis la naissance en 1982 d’Amandine, le premier bébé éprouvette, et le recours à la PMA pour les couples stériles, les femmes ont la possibilité d’avoir un enfant dans un cadre médicalisé, où le sperme est vérifié et non porteur de maladies sexuellement transmissibles. Cette solution devient préférable pour une majorité d'entre elles. "On aurait pu avoir recours à un ami, qui aurait joué le rôle de parrain, raconte Cleo Albert. Mais il n'y a aucun cadre légal pour cela, et nous avons entendu parler de beaucoup de situations où la coparentalité se gérait mal, devenait compliquée."

"On a pensé à toutes les solutions possibles, on a longuement pensé à la coparentalité, mais au final, la PMA s'est présentée comme la seule et unique solution, se souvient Jeanne Vincens, mère avec sa compagne Emmanuelle de deux filles âgées de 8 et 6 ans. "Il n'est déjà pas facile d'élever un enfant à deux, c'est un échec dans bon nombre de couples hétérosexuels et la place de la seconde mère n'est pas toujours facile à trouver, alors s'il faut se mettre d'accord à trois ou à quatre..."

Vingt-quatre heures pour réagir

Une fois la décision prise, Anne et sa compagne sont parties à Gand, en Belgique. "C'était il y a deux ans. Nous avons tenté deux inséminations artificielles... qui ont été un échec." Le parcours passe d'abord par le gynécologue qui vérifie si les organes génitaux sont en état de fécondité;  puis par le psychologue, qui s'entretient avec le couple de leur projet d'enfant et s'assure que l'entourage du couple est informé - "des conseils simples et de bon sens". Vient ensuite le droit d'inscription à la banque de sperme, moyennant 500 euros payés en liquide, le traitement hormonal pour stimuler l'ovulation, les allers-retours éclairs en Belgique dès que le cycle est favorable. "On avait 24 heures pour tomber au moment opportun de l'ovulation. Il fallait lâcher notre travail, payer le train plein pot, pour nous rendre à Gand au plus vite."

© Cleo Albert

Quatre ans d'attente

À ces obstacles viennent s'ajouter l'attente - les listes de demandeurs, qu'ils soient hétéro ou homosexuels, sont particulièrement longues en Belgique - et le surcoût exigé par les cliniques aux non-résidents dans le pays. "On a dû aligner 500 euros supplémentaires, pour la simple raison que nous ne sommes pas hollandaises, raconte Cleo Albert. Et nous passons après les nationaux : il s'est écoulé un an entre notre inscription et notre premier rendez-vous. Au final, nous avons attendu quatre ans pour faire aboutir notre désir d'enfant. Entre les huit essais d'insémination dont plusieurs ont mené à des fausses couches, les piqûres de stimulation hormonale, les tests d'ovulation, les allers-retours aux Pays-Bas... Je n'ai vécu que pour cela."

Plusieurs lesbiennes font le parallèle avec les années qui ont précédé la libéralisation de l'avortement en France (1974), quand les femmes plus aisées financièrement partaient au Royaume-Uni pour bénéficier d'un soin clinique. De même, les femmes obtiennent aujourd'hui en Belgique ce qui leur est refusé en France. "Nous y sommes considérés simplement comme un couple non fertile, les médecins sont bienveillants", se souvient Jeanne Vincens, mère de deux fillettes issues de PMA effectuées à Bruxelles.

En attendant de partir à l'étranger, ces femmes vivent parfois des situations complexes. Ainsi Stéphanie, 38 ans, qui, désireuse d'avoir un enfant mais devant traiter au préalable un cancer du sein, a dû quitter la France pour effectuer un prélèvement d'ovocytes. "J'ai eu la présence d'esprit de me renseigner sur la possibilité de transférer un prélèvement d'ovocytes de France vers la Belgique, où je souhaitais, à terme, procéder à une fécondation in vitro, raconte cette juriste. Mais la législation ne le permet pas. J'ai donc dû payer cher pour que mes ovocytes et les paillettes de sperme du donneur soient en réserve dans deux cliniques belges... C'est absurde."

Première publication : 16/11/2012

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