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Afrique

Quand les pétrodollars qataris rendent hommage aux morts de la révolution tunisienne

© AFP

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 05/01/2013

Le Qatar a offert 20 millions de dollars à la Tunisie pour indemniser les familles des "martyrs" de la révolution. Un investissement politique destiné à maintenir les islamistes au pouvoir et "acheter" de l’influence dans le pays.

La Tunisie a annoncé le 21 décembre que le Qatar avait fait un don de 20 millions de dollars afin d’indemniser les familles de "martyrs" tombés pendant la révolution de 2011. Cette largesse, annoncée par le chef du gouvernement Hamadi Jebali, intervient à l’heure où un projet de loi relatif à ces dédommagements – adopté à la mi-décembre par l’Assemblée nationale constituante – a engendré de nouvelles manifestations dans le gouvernorat de Gafsa, jeudi 3 janvier.

Le projet de loi relatif à l'indemnisation des "martyrs" de la Révolution

Le texte, qui doit encore faire l’objet d’une adoption article par article, fixe la période de comptabilisation des réparations du 17 décembre 2010 au 28 février 2011. Son application sera sans doute une gageure, aucune liste complète et définitive des victimes n'ayant pu être établie.

 

Ce n’est pas la première fois que le minuscule émirat du Golfe – fidèle allié d'Ennahda au pouvoir en Tunisie - inonde d’argent le pays méditerranéen (dans le secteur immobilier, des télécoms...) depuis l’après-révolution. C’est en revanche la première fois que Doha se propose de "parier sur la mémoire d’un pays", en dédommageant les victimes de la dictature, observe Karim Sader, politologue et spécialiste des pays du Golfe.

20 millions de dollars : un investissement politique

Pour autant, cette donation financière – ou une "miette de pain", c’est selon - ne l'étonne pas. Les initiatives qataries ont "toujours" un dessein politique, explique-t-il. "En règle générale, le Qatar ne s’intéresse pas aux plus-values financières de ses investissements mais à l’influence qu’elles lui rapportent. Il ne fait aucun doute que le Qatar cherche dans ce cas précis à protéger les Frères musulmans en Tunisie."

Il faut dire qu'Ennahda - proche de l'idéologie des Frères musulmans - est de plus en plus contesté sur son territoire. "Les subventions de l’État se font attendre, les promesses tardent à se concrétiser, les Tunisiens grognent. Doha espère donc qu’en injectant ses pétrodollars dans le pays, il pourra consolider le pouvoir encore fragile de son allié". Une sorte d’opération de sauvetage, en somme, qui permettrait "d’acheter la docilité" des Tunisiens, à l’heure où de nombreuses manifestations secouent le pays pour réclamer une accélération des réformes.

"La recherche du spectaculaire"

Mais l’arrivée de la manne qatarie n’est pas seulement un faire-valoir pour Ennahda. Elle est aussi un moyen de redorer le blason de Doha, dont l’image est souvent mise à mal en Tunisie. Depuis la fin de la révolution, une partie de la population tunisienne est en effet hostile au pays du Golfe, accusé d’ingérence. En janvier dernier, des manifestants avaient scandé le célèbre "Dégage!" à Hamad Ben Khalifa Al-Thani, l’émir du Qatar, qui avait effectué une visite officielle de deux jours à Tunis.

Alors pour inverser la tendance, "la stratégie de Doha est souvent la même : la recherche du spectaculaire", ajoute de son côté François Pouillon, spécialiste de l’islam, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Investir dans la révolution, c’est toucher une corde sensible. Tout en se posant en sauveur. "En Tunisie, le gouvernement islamiste est régulièrement accusé de corruption. Avec ces 20 millions de dollars, la donne change, non seulement l’argent rentre dans les caisses de l’État mais il redonne un peu d’honorabilité à un gouvernement qui avait fait de la moralité son maître mot. Reste maintenant à savoir si ce pari sur l’affect fonctionnera. Et si retour sur investissement il y aura…", conclut François Pouillon.

Première publication : 04/01/2013

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