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Afrique

Exclusif : Un homme à la barbe trop fournie frôle l'exécution sommaire

© Mehdi Chebil

Texte par Mehdi CHEBIL

Dernière modification : 02/12/2013

Il ne fait pas bon être barbu dans le nord du Mali, où l'armée traque le moindre signe de collaboration avec les islamistes. Reportage à Diabali, où un homme a été désigné comme rebelle parce qu'il portait une barbe fournie.

Le collier de barbe blanche du vieil homme tourne au rouge au fur à mesure que les coups de ceinturon du soldat s'abattent sur son crâne dégarni. Vêtu d'une longue djellabah marron claire, le vieil homme s'élance pieds nus, terrorisé, alors que le militaire redouble de violence, hurlant qu'il va le tuer. D'autres soldats maliens finissent par intervenir, s'interposant mollement entre leur confrère déchaîné et sa victime, visiblement déboussolée.

La scène se passe la semaine dernière dans la ville de Diabali, une localité du centre du pays reprise le 21 janvier aux rebelles islamistes par les forces maliennes et françaises. Les quelques journalistes présents sur place sont alors vivement écartés.

"Pas de photo ! Dégagez !" s'époumone le capitaine malien qui, quelques minutes plus tôt, nous montrait cordialement les dommages subis par le camp militaire de Diabali lors des bombardements contre les rebelles qui y avaient pris position. Le malaise est palpable, tous les protagonistes sont conscients de vivre une scène d'une violence extrême.

Quelques jours après, FRANCE 24 est retourné à Diabali dans le but de retrouver le vieil homme à la barbe et retracer le déroulement d'une de ces exactions qui émaillent la reconquête du nord du pays.

Condamné pour une barbe trop longue

Paisiblement assis sous le porche de sa maison de terre, Aldjoumati Traoré savoure stoïquement d'avoir survécu à l'assaut brutal du soldat. Il dissimule une dizaine de gros pansements sous un bonnet de couleur jaune criarde.

"Les blessures à la tête ne me font plus trop mal... Mais celles sur le corps me font encore souffrir. C'est Dieu qui m'a sauvé", déclare le rescapé en se remémorant la brutalité de l'attaque.

"Je venais de sortir de chez un ami et je marchais le long de la route principale quand un militaire m'a interpellé pour me demander ma carte d'identité. Quand je lui ai présenté mes papiers, il est soudainement devenu violent. Il criait qu'il n'en avait rien à foutre de mes papiers, que j'étais un terroriste, et qu'il allait me tuer."

Après lui avoir arraché des mains son bâton de berger, le soldat commence à le frapper. Aux coups de bâtons sur le corps succèdent les coups de ceinturon sur le crâne jusqu'à ce que le sang jaillisse.

"Sur le moment je n'ai pas compris ce qui m'arrivait. J'habite à Diabali depuis 40 ans, mon bétail et mes enfants sont ici... Le militaire qui m'a agressé n'était clairement pas d'ici. Il a cru que j'étais un rebelle islamiste parce que ma peau est un peu plus claire que la moyenne et que je portais une barbe fournie", continue Aldjoumati en passant les doigts dans son bouc, dernier vestige d'une barbe prudemment coupée.


Épuration à huit clos

Si Aldjoumati remercie la providence, ses proches pensent que "le vieux" doit son salut à un homme : Salifou Bouaré. Connu à Diabali comme photographe de mariage et de baptême, Salifou était en train d'immortaliser en photo les pick-ups carbonisés d'Aqmi et les restes de la Caisse d'épargne pillée par les rebelles islamistes quand il a entendu des cris.

"Quand je suis arrivé sur place la situation était très tendue. Le soldat hurlait et menaçait une journaliste blanche qui lui avait dit d'arrêter de frapper le vieux. Je me suis approché et j'ai dit au soldat 'chef, il faut le laisser, c'est mon beau-père'", affirme Salifou.

Les autres passants restent silencieux, tétanisés par le déchaînement de violence à l'encontre d'Aldjoumati. Seule la vue de l'appareil photo de Salifou détourne un moment la rage du militaire. Ce dernier ne veut surtout pas de trace de ses actions.

"Il m'a arraché l'appareil des mains et a levé son ceinturon pour me menacer. C'est à ce moment que mon beau-père a commencé à courir vers le camp militaire, où d'autres soldats ont essayé de calmer son agresseur. Je suis certain que si ce dernier avait eu une arme sur lui, il n'aurait pas hésité une seconde à abattre mon beau-père. Son haleine empestait l'alcool et il avait l'air complètement ivre", souligne Salifou.

Un cas isolé ?

Prévenu par des amis, un des fils d'Aldjoumati se rue immédiatement aux portes du camp militaire, où un attroupement commence à se former.

Les militaires, qui ont fini par se rendre compte de leur erreur, le laissent emporter son père vers l'antenne de premiers soins de Diabali. La foule s'engouffre aussi dans la petite cour de la maison de terre séchée qui fait office de dispensaire.

"J'ai nettoyé les blessures et je me suis vite rendu compte qu'il y avait plus de peur que de mal. Seule la blessure sur le front était véritablement profonde - on voyait même l'os du crâne", se souvient l'infirmier de la ville, Mady Dembélé, lui-même ancien militaire.

"Malgré son état, Aldjoumati a rapidement retrouvé ses esprits. C'est le vieux lui-même qui a demandé à la foule de se maîtriser alors même que certains commençaient à crier vengeance."

La tension n'est finalement retombée qu'après qu'un responsable militaire et le maire de Diabali se soient rendus au chevet du rescapé pour s'excuser. Pas rancunier, Aldjoumati estime que c'est un incident, provoqué par un soldat isolé originaire d'une autre région du Mali.

Pourtant, la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) évoquait mercredi 23 janvier "une série d'exécutions sommaires" dans l'ouest et le centre du Mali, réclamant la création "immédiate" d'une commission d'enquête indépendante.

Première publication : 28/01/2013

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