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Afrique

Avenue Bourguiba, "la douleur a cédé la place à la colère"

© Imed Bensaied

Texte par Imed BENSAIED

Dernière modification : 08/02/2013

Au lendemain du meurtre de l'opposant Chokri Belaïd qui a provoqué une vive émotion chez les Tunisois, ces derniers se disent en colère et inquiets pour l'avenir de leur pays, qui bascule petit à petit dans la violence. Reportage.

Au lendemain du meurtre de l'opposant Chokri Belaïd et des manifestations violentes contre le pouvoir islamiste et la police qui l’ont suivi, les Tunisois se disent choqués par la violence de l’assassinat. Ils affirment craindre les conséquences de cet évènement sur l’avenir, déjà incertain, du pays.

"Hier, nous étions choqués mais, aujourd’hui, la peine et la douleur ont cédé la place à la colère et à l’incertitude. La colère d’avoir perdu un symbole de la nouvelle Tunisie qu’était Chokri Belaïd, et l’incertitude car, aujourd'hui, nous nous dirigeons vers l'inconnu", explique Jilani, qui travaille au ministère de l'Éducation. Et de poursuivre : "Les politiques et les défenseurs des droits humains doivent s’unir pour discuter d'un nouveau départ pour le pays afin de sortir de cette situation. Il ne faut pas tarder, il faut faire face à nos ennemis de l’intérieur et de l'étranger afin d’éviter de basculer dans une guerre civile et dans une division de la Tunisie entre islamistes et laïcs".
 
De son côté, Mourad, un policier en civil, dit craindre un "scénario à l’algérienne". Il estime que tous les ingrédients qui ont fait basculer l’Algérie dans la guerre civile au cours des années 1990 sont là : division politique, faiblesse de l'appareil d'État, quantité d'armes en circulation, présence de groupes terroristes et début d'une série d’assassinats politiques. "Hier, la Tunisie a miraculeusement évité le déclenchement de la seconde révolution, mais qui peut garantir que cela n’arrivera pas ?", s’interroge le policier.
 
Ce dernier dit approuver la décision du Premier ministre, Hamadi Jebali, issu d’Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, de dissoudre le gouvernement actuel et de le remplacer par un cabinet de technocrates apolitiques pour calmer les esprits. "Cela peut contribuer à ramener le calme, à condition que la lumière soit faite sur les récents événements violents qui sèment le trouble dans le pays", ajoute-t-il. Toutefois, le chef du groupe parlementaire d’Ennahda a opposé une fin de non-recevoir au souhait exprimé par le Premier ministre.
 
"On est prêt à l’escalade s’il le faut"
 
Selon Jihad, l'assassinat de Chokri Belaïd vise à créer le chaos en Tunisie. © © Imed Bensaied
"En annonçant sa volonté de remplacer son gouvernement, le Premier ministre Jabali a pris la décision la plus appropriée pour répondre à la colère des Tunisiens, faute de quoi ces derniers seraient descendus dans la rue pour le renverser", explique Jihad, un jeune étudiant tunisois qui estime que l'assassinat de Chokri Belaïd vise à créer le chaos. Il se dit rassuré par la mobilisation enregistrée, mercredi, en signe de protestation contre ce crime. "Les affrontements avec les forces de l’ordre prouvent notre détermination à défendre notre révolution, et que l’on est prêt à l’escalade s’il le faut", dit-il.
 
Enfin, Samia, une Tunisoise âgée de 25 ans, confie avoir fondu en larmes en apprenant la nouvelle de la mort de l’homme politique de gauche, très critique envers les islamistes. Le visage marqué par l’émotion, elle dénonce une pratique, l’assassinat politique, jusqu’ici inconnue en Tunisie. "En tant que jeune, je me sens frustrée par la situation actuelle, je ne vois pas le bout du tunnel, ce gouvernement aurait dû être renversé depuis longtemps, et je ne vous cache pas que je veux que Ben Ali [l’ancien président déchu en janvier 2011, NDLR] revienne", confie-t-elle, précisant que, sous l’ancien régime, l’insécurité était inexistante et que la classe moyenne jouissait d’une meilleure qualité de vie. "À l’époque, le terrorisme, la menace islamiste et Al-Qaïda étaient des concepts abstraits que l’on regardait à la télévision mais, aujourd'hui, nous réalisons que nous ne sommes pas à l'abri de tous ces dangers, constate-t-elle. Pis : nous avons commencé à nous y habituer."
     
L’inquiétude est donc de mise dans les rues de la capitale tunisienne. La population s’attend à une mobilisation monstre, vendredi, après les funérailles de Chokri Belaïd, à la suite de l’appel à la grève générale lancé par l’opposition. 

 

Première publication : 07/02/2013

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