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Culture

Quand un roman de Maalouf fait l'objet d'une enquête pour "insulte à l'islam"

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 15/02/2013

Quand il s’agit de littérature, la Turquie manie la carotte et le bâton. D’un côté, le ministère de l’Éducation mène une enquête sur le roman "Samarcande" de l'écrivain Amin Maalouf. De l’autre, le gouvernement lève la censure sur 500 ouvrages...

En matière de littérature et d’édition, les censeurs turcs font preuve de peu de scrupules et d’une bonne dose de contradiction. D’un côté, le pouvoir d’Ankara annonce qu’il lève une censure historique sur 500 livres, dont les ouvrages de Karl Marx. De l’autre, le ministère de l’Éducation lance une enquête sur le roman "Samarcande", de l’académicien franco-libanais Amin Maalouf, accusé d’être "vulgaire et insultant envers l’islam".

Fin janvier, la direction de l’Éducation nationale du district de Bahçelievler, à Istanbul, s'est saisie d’une plainte d’un parent d’élève de lycée, qui estime qu’un professeur d’histoire n’aurait pas dû recommander à sa classe la lecture du roman d’Amin Maalouf. Publié en 1988, le livre évoque la vie du poète et libre penseur Omar Khayyam. D’après le syndicat d’enseignants Egitim Sen, interrogé par le journal Hürriyet, "le ministère de l’Éducation s’est empressé de se saisir de cette plainte de parent d’élève et d’ouvrir une enquête. Or le parent d’élève qui a porté plainte n’a même pas inscrit son enfant dans l’établissement où enseigne le professeur en question." À ce jour, la maison d’édition turque Yapi Kredi Publishing, qui a publié "Samarcande", assure que l'enquête, menant à un éventuel procès, n'a pas encore abouti.

Accusation manipulée ? Professeur alibi ? Le cas n’est pas rare en Turquie, estime Vercihan Zifliogu, journaliste au quotidien turc Hürriyet, où elle suit les questions des droits de l’Homme et de la censure. "La liste est longue : des plaintes ont été déposées pour le roman de John Steinbeck "Des souris et des hommes" et pour celui du Brésilien José Mauro de Vasconcelos "Mon Bel Oranger"… On accuse ces livres de comporter des passages "amoraux". Il s’agit ni plus ni moins d’un retour aux pratiques du sultan ottoman Abdülhamid II au tournant du XXe siècle, ou encore des putschiste militaires des années 1980, juge l’association turque des éditeurs de livres.

Le cas d’Apollinaire

Des affaires précédentes prouvent que les autorités ne badinent pas avec la littérature. Il y a deux ans, le roman érotique de Guillaume Apollinaire "Les Onze Mille Verges" faisaient l’objet de poursuites. L’éditeur avait été condamné pour "publication obscène ou immorale, de nature à exciter et à exploiter le désir sexuel de la population" à une peine d'amende convertible en jours d'emprisonnement. Les exemplaires de l'ouvrage furent également saisis sans être toutefois détruits, rapporte un blog du Monde.

L’affaire avait été portée jusque devant la Cour européenne des droits de l’Homme, qui avait condamné la Turquie pour violation de la liberté d'expression et jugé disproportionnée la condamnation de l’éditeur.

Parfois, le ministère de l’Éducation ne s’embarrasse pas de procès. Il a ainsi coupé directement dans les manuels scolaires deux vers d’un poème écrit par Edip Cansever, parce qu’ils parlaient de bière. D’après la journaliste Vercihan Ziflioglu, d’autres poètes turcs ont subi le même sort dernièrement : les écrits de Yunus Emre et Kaygusuz Abdal ont été victimes de coupes claires avant d’être publiés dans les livres scolaires.

"Vous publiez d’abord, vous en payez le prix après"

Dans un pays baptisé "première prison au monde pour les journalistes" par Reporter sans frontières, et où il ne fait pas bon exprimer librement son athéisme - le pianiste classique Fazil Say, convoqué lundi prochain à un procès, en fait les frais - Ankara sait également souffler l’apaisement. Début janvier, les autorités ont décidé de lever l’interdiction qui pesait sur la publication de 500 livres, parmi lesquels un atlas de National Geographic et les œuvres du poète turc Nazim Hikmet. Dans les faits, ces ouvrages circulaient dans les librairies, mais une épée de Damoclès pesait sur les éditeurs et les libraires.

Reportage : la réaction des éditeurs

"La censure est levée sur des livres publiés il y a des décennies, et elle se met en place pour des auteurs contemporains, rapporte Fatma Kizilboga, correspondante de FRANCE 24 à Istanbul. C’est devenu plus insidieux : les autorités ne vont plus interdire la publication d’un livre, mais encourage les plaintes d’individus extrémistes". "Il n’y a pas de censure officielle en Turquie", confirme Ragip Zarakoglu, fondateur de la maison d’édition belge Publishing House, qui a essuyé une quarantaine de procès et peines de prison. "Vous publiez d’abord, vous en payez le prix après. C’est la roulette russe", explique-t-il à FRANCE 24 (voir reportage ci-contre).

La levée de la censure sur 500 ouvrages n’est donc qu’un iceberg : 20 000 autres livres sont toujours officiellement interdits de publication en Turquie. L’intellectuel Emin Karaca, qui a retracé l’histoire absurde de la censure dans un livre, résume ainsi la situation : "Pourquoi ne pas lever la censure sur ces 20 000 livres d’un coup ? Et déclarer que nous avons enfin un monde de la publication libre en Turquie ? Au lieu d’admettre les erreurs commises dans le passé, les autorités essaient toujours de négocier cette liberté. Cela montre que nous en sommes toujours au même stade et combien la situation est désespérante."

Première publication : 14/02/2013

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