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Moyen-orient

Michel Kilo, le chrétien à l'origine de la trêve entre kurdes et islamistes

© AFP

Texte par Marie MICHELET

Dernière modification : 23/02/2013

Opposant syrien de longue date, Michel Kilo a organisé des négociations entre les combattants kurdes et islamistes qui se déchiraient depuis trois mois près de la frontière turque. Focus sur ce dissident chrétien partisan de la laïcité.

Il n’a pas hésité à négocier avec les rebelles islamistes de Jabhat al-Nosra, groupe officiellement considéré par Washington comme une organisation terroriste. Après plus de trois mois de violents combats dans la ville de Rass al-Aïn située à la frontière turque, rebelles et miliciens kurdes ont accepté dimanche 17 février d’observer une trêve, grâce à la médiation du célèbre opposant chrétien Michel Kilo.

Présents dans le nord de la Syrie, les Kurdes se sont engagés très prudemment dans la contestation et ont dans plusieurs localités instauré des zones autonomes. En empêchant les rebelles de pénétrer dans leurs régions, afin d’éviter d’éventuelles représailles du régime, ils ont fréquemment été accusés par les insurgés de coopérer avec le pouvoir. Des heurts violents ont ainsi éclaté en novembre dernier à Rass al-Aïn, une ville de 55 000 habitants en majorité kurde, quand les rebelles islamistes ont voulu s'en emparer pour contrôler un poste-frontière vital vers la Turquie.


Aujourd’hui, selon les militants de la ville les combats ont cessé. Grâce à Michel Kilo. Il a réuni à la même table, des membres du Conseil militaire de l’Armée syrienne libre, des représentants de Jabhat al-Nosra et d’autres factions djihadistes ainsi que des représentants des combattants kurdes. Après plus de quinze jours de négociations les différentes parties sont parvenues à un accord dont la clause principale stipule "le retrait complet des forces militaires et des armes de la ville" désertée depuis par ses habitants. Plus encore qu’une trêve, rebelles et combattants kurdes auraient conclu une alliance puisqu’ils ont depuis décidé de combattre ensemble les forces loyales à Bachar al-Assad "afin de construire une Syrie libre dans laquelle tous les citoyens pourront exercer leurs droits légitimes", selon le communiqué annonçant la trêve.

Opposant de longue date

Le journaliste et écrivain marxiste a lui-même pris l’initiative d’organiser ces négociations. Un rôle nouveau pour cet intellectuel défenseur de la laïcité. À 72 ans Kilo mène de longue date un combat contre le régime syrien, dont il connaît les pires facettes. Né en 1940 à Lattaquié sur le littoral syrien, Michel Kilo a étudié en Égypte et en Allemagne. Un temps journaliste pour le quotidien libanais al Safir, il n’a eu de cesse de dénoncer l’occupation syrienne au Liban. Son positionnement politique éloigné de toute influence religieuse, a toujours séduit largement l’opinion publique syrienne au-delà des clivages communautaires. Membre de la coordination du changement national et démocratique (CCND), il a été emprisonné à deux reprises, la première fois par le régime d’Hafez al-Assad de 1980-1983, la seconde par celui de son fils Bachar, peu après le Printemps de Damas entre 2006-2009. À sa sortie de prison, il annonce qu’il poursuivra comme par le passé ses activités politiques en Syrie, renforçant l’admiration qui lui est vouée.

Malgré l’aura dont il bénéficie en Syrie, il reste peu connu en Occident. L’une des raisons est qu’il ne fait pas partie de la Coalition nationale syrienne considérée par les pays occidentaux comme l’organe le plus représentatif de l’opposition. Depuis le début du soulèvement, il n’a eu de cesse de mettre en garde contre la militarisation du conflit en fondant notamment le 15 avril 2012 au Caire le Forum démocratique qui regroupe des opposants de la société civile syrienne.

"Kilo place l’intérêt de la Syrie au-dessus de tout le reste"

De prime abord, sa démarche à Rass al-Aïn a de quoi surprendre. La communauté internationale n’a eu de cesse de mettre en garde contre la montée de l’islamisme en Syrie depuis l’apparition il y a plusieurs mois de factions de combattants djihadistes très présents dans le nord de la Syrie. Il y aurait une vingtaine de groupes distincts et non coordonnés agissant sur tout le territoire. Le plus connu d’entre eux, Jabhat al Nosra – Front de la victoire – qui a déjà revendiqué la plupart des attentats meurtriers qui ont secoué à plusieurs reprises Damas et Alep, a été placé par Washington sur sa liste des organisations terroristes. Mais cela n’a pas découragé cette bête noire du régime Assad.

Pour Fabrice Balanche spécialiste de la Syrie et directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO), l’initiative de Kilo lui ressemble. Il le décrit comme un homme "honnête, qui voudrait faire avancer la modernité en Syrie". "Il place l’intérêt de la Syrie au-dessus de tout le reste", confie-t-il à FRANCE 24. Depuis le début de la révolte et alors que l’opposition représentée par le Conseil national syrien, puis par la Coalition nationale syrienne s’y est longtemps refusée, Michel Kilo préconisait ainsi de dialoguer avec Moscou. "Les Russes veulent trouver un partenaire au sein de l'opposition qui garantit leurs intérêts: rester influents au Moyen-Orient, garder leur position de partenaire privilégié avec l'armée syrienne", expliquait-il dans un entretien accordé au Figaro début avril 2012. "Nous devons leur offrir une alternative à Bachar", affirmait-il.

Dédiaboliser Jabhat al-Nosra

Aujourd’hui, les combattants islamistes sont à ses yeux un interlocuteur incontournable. "C'est la première fois que je leur parlais mais ce ne sera pas la dernière. Nous voulons éviter les combats au sein du peuple syrien", a-t-il affirmé à l’AFP.

Depuis ces pourparlers concluants, Kilo tente par voie de presse de dédiaboliser les combattants islamistes de Syrie. "Cessez d’abuser les gens en leur faisant peur avec les extrémistes", disait-il dans un entretien accordé à la BBC, interpellant ceux qui mettent en garde contre la montée de l’islamisme en Syrie. "Je suis entré en Syrie. J’y ai rencontré des membres de la Jabhat al Nousra et du Liwaa Ahar Souria - Brigade des hommes libres de Syrie, que vous qualifiez de fondamentalistes. Moi qui suis chrétien, ils m’ont serré dans leurs bras, ils m’ont embrassé, ils m’ont entouré d’honneurs", a-t-il poursuivi, cité par le site d’information syrien d’opposition All for Syria. "La Syrie ne s’oriente pas vers le fondamentalisme. Il s’agit d’une situation temporaire due à l’influence de la croyance dans la lutte contre le régime", a conclut Kilo.

Première publication : 22/02/2013

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