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FRANCE

La Taqiya ou "l'art de la dissimulation" prisée par les terroristes

Texte par Anne-Diandra LOUARN

Dernière modification : 13/03/2013

Avant de passer à l’acte, ils menaient des vies quasi-ordinaires. Pour camoufler leurs intentions, nombreux sont les terroristes qui pratiquent la Taqiya, une technique de dissimulation de la foi enseignée dans les camps d’Al-Qaïda en Afghanistan.

"Ce n’est pas l’argent le nerf de la guerre, c’est la ruse !" Ces quelques mots s’inscrivent parmi les derniers qu’aurait prononcé Mohamed Merah avant d’être abattu au matin du 22 mars 2012 par les hommes du Raid. Derrière cette phrase énigmatique, une très probable référence à la Taqiya, une technique de dissimulation religieuse visant à tromper l’ennemi en camouflant sa foi, et parfois même en s’adonnant délibérément à des actes blasphématoires.

"La dissimulation est une technique vieille comme le monde", rappelle le juge antiterroriste Marc Trévidic, interrogé par FRANCE 24. Il s’agit même d’une composante essentielle de toutes les stratégies de guerre, quelles que soient les populations impliquées.

Dans l’islam, la Taqiya remonte à l’époque où la minorité chiite était pourchassée et persécutée par des califes sunnites. Cacher ses convictions était alors une question de survie.

Depuis, les djihadistes ont récupéré cette pratique : "La Taqiya, comme on l’entend aujourd’hui, c’est en fait une version radicalisée de la dissimulation, dans le sens où certains religieux extrémistes ont trouvé dans le Coran des 'dalils' (des 'preuves') qui justifieraient leurs actes", explique Marc Trévidic.

Radicalisation depuis les années 1990

Entretien avec Marc Trévidic, juge d'instruction antiterroriste

En France, selon le juge antiterroriste, les services de renseignements ont conscience de cette radicalisation de la Taqiya depuis le milieu des années 1990, période à laquelle Al-Qaïda a commencé à enseigner cette technique à ses militants.

"Ces personnes qui prennent des cours de Taqiya, on les appelait alors ‘les agents dormants’. C’est à cette époque que l’on a découvert qu’après leur passage dans les camps d’entraînement djihadistes d'Afghanistan, ils sont renvoyés chez eux et affichent un mode de vie des plus ordinaires, parfois même de mécréant."

Parmi eux, "la cellule d’Hambourg", connue pour avoir abrité, entre autres, les deux pilotes des avions de ligne qui se sont écrasés sur les tours jumelles le 11 septembre 2001. Autre exemple de terroriste dissimulé en Occident : Fateh Kamel. Cet islamiste algéro-canadien a été condamné à huit ans de prison en France pour son implication dans des tentatives d'attentats dans le métro parisien à la fin des années 1990.

Mieux évaluer la dangerosité des islamistes

Dans le cas de Merah ou des trois terroristes présumés de Marignane, si leurs comportements s'apparentaient bel et bien à certains pans de la Taqiyya, leur discrétion était toutefois relative et leurs activités connues des services secrets, nuance Marc Trévidic.

La difficulté pour les autorités n’est donc pas tant de repérer les adeptes de la Taqiya que d’évaluer leur dangerosité. "C’est là tout le problème de la DCRI [Direction centrale du renseignement intérieur, NDLR] dans l’affaire Merah", reprend le juge anti-terroriste. Si les nombreux voyages de Mohamed Merah avaient été repérés, que son appartenance à un petit groupe salafiste toulousain était connue et qu'il avait même été convoqué à un entretien avec les services de renseignements - auquel il ne s’est jamais présenté -, les autorités françaises n'ont pas su faire la différence entre le petit délinquant et le vrai islamiste kamikaze.

Pour Marc Trévidic, il est, en effet, extrêmement complexe pour la DCRI de trouver les intégristes qui passeront vraiment à l’acte. C’est la force des adeptes de la Taqiya : ils jouent sur la stigmatisation des caïds de banlieue en imitant leur look et leur mode de vie. Pour sortir des radars de la lutte antiterroriste, il n’est ainsi pas rare de voir des terroristes en puissance s’adonner à de la délinquance banale.

Pas d'aggravation du phénomène

"Aucun pays n’est vraiment outillé contre la dissimulation. Ce que nous savons aujourd’hui, c'est que des pratiques comme la Taqiya nécessitent un profond maillage de notre territoire, une connaissance accrue des groupes et des individus, ainsi qu’une remontée efficace des informations récupérées sur le terrain", ajoute Marc Trévidic.

Alors que la France n’avait pas subi d’attaque terroriste sur son sol en près de deux décennies, les démantèlements de cellules implantées dans l’Hexagone, à l’image du groupuscule de Marignane neutralisé les 7 et 8 mars derniers, semblent s’intensifier depuis l’affaire Merah. Pour autant, hors de question de parler de recrudescence, selon Marc Trévidic. "Dans le terrorisme, on redécouvre en permanence ce que l’on sait déjà", justifie-t-il.

Même son de cloche du côté d'Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique joint par FRANCE 24, qui martèle que la Taqiya n'a rien d'un phénomène inédit. "Quels sont les terroristes qui auraient déjà proclamé leurs intentions sur tous les toits ?", s'interroge-t-il. Dans une tribune publiée le 2 mars sur son blog intitulé Nouvelles d’Orient, celui-ci se fait même l’avocat du diable, estimant que le traitement médiatique de la Taqiya, parfois "à connotation raciste", n’était pas approprié. "Certains journalistes laissent entendre que les Arabes auraient une forme de pensée perverse permise par la religion. Mais la dissimulation n’est pas propre à l’islam radical ! On la retrouve également dans toutes les doctrines religieuses, et même dans les doctrines politiques !", conclut-il.

Première publication : 12/03/2013

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