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Amériques

Monseigneur Bergoglio et les années de plomb

© AFP

Vidéo par FRANCE 24

Texte par David GORMEZANO

Dernière modification : 20/03/2013

Si l'élection du pape François flatte l'orgueil national argentin, c’est la consternation pour les défenseurs des droits de l'Homme. Certains l'accusent de complicité avec la dictature militaire. Au point qu’il fut convoqué par un juge en 2010.

Dans un éditorial publié le jeudi 14 mars, le journaliste Horacio Verbitsky évoque l'un des nombreux e-mails qu’il a reçus quand, à la surprise générale, le cardinal de Buenos Aires est sorti pape du conclave.

"Je ne peux pas y croire. Je suis emplie d’angoisse et de colère, je ne sais pas quoi faire. Il y est arrivé. Orlando me l’avait dit il y a des années : 'Il veut devenir pape'." Celle qui parle ainsi se nomme Graciela Yorio, sœur d’Orlando Yorio, un prêtre jésuite emprisonné et torturé durant la dictature militaire. En 2000, son frère est mort persuadé que son supérieur hiérarchique de l’époque, Jorge Mario Bergoglio, avait au mieux laissé faire.

Ce mail, Graciela Yorio l’a envoyé au journaliste Horacio Verbitsky, auteur en 2005 d’un ouvrage d’investigation, "El Silencio", qui raconte l’histoire d’Orlando Yorio et de Francisco Jalics, deux jeunes jésuites proches de la théologie de la libération (mouvance catholique de gauche), arrêtés en 1976.

Les deux hommes, des curés de gauche (surnommés "zurdos" par leurs adversaires, tenants d’un "national-catholicisme" que défendaient les partisans de la dictature) animaient une "communauté de base" dans le bidonville du Bajo Flores à Buenos Aires, et furent emprisonné à l'École de mécanique de la Marine (ou Esma, le plus grand centre de torture sous la dictature) pendant cinq mois.

Documents à l’appui, Horacio Verbitsky montre comment la hiérarchie catholique avait mis au point des canaux de communication pour "accompagner le processus de réorganisation nationale" avec la junte militaire, les généraux s’engageant à informer la commission épiscopale en cas d’arrestation de membres de l’Église.

Aussi, pour le célèbre journaliste d’investigation marqué à gauche, il est impossible que Jorge Mario Bergoglio n’ai pas donné son feu vert à ces arrestations.

Le père Bergoglio s’est-il débarrassé de prêtres subversifs ?

En Argentine, le rôle et l’attitude de celui qui fut Provincial de la Compagnie de Jésus à Buenos Aires pendant la "sale guerre" (1976-1983, 30 000 disparus, 1,5 million d'exilés) restent un sujet controversé.

Le militant argentin des droits de l’Homme et prix Nobel de la paix 1980 Adolfo Perez Esquivel a nié sur les ondes de la BBC que le cardinal Jorge Bergoglio ait eu des liens avec la dictature militaire. "On met en cause Jorge Bergoglio parce qu'on dit qu'il n'a pas fait le nécessaire pour sortir deux prêtres de prison, à l'époque où il était le supérieur de la congrégation des jésuites. Mais je sais personnellement que de nombreux évêques ont demandé à la junte militaire la libération de prisonniers et de prêtres et qu'elle ne leur a pas été accordée. (…) Il y a eu des évêques complices de la dictature, mais pas Bergoglio."

En revanche, Estella de Carlotto, présidente des Grands-Mères de la place de Mai, l’organisme qui a permis à plus de 150 enfants volés par les militaires de retrouver leur véritable identité, a durement critiqué l’attitude et la personnalité du nouveau pape. "Bergoglio représente cette frange de l’Église qui a assombri l’histoire de notre pays", affirme-t-elle, ajoutant que "les membres de la hiérarchie catholique ont participé aux violations de droits de l’Homme, ou du moins en on été complices en occultant directement ou indirectement la vérité. (…) Bergoglio ne s’est jamais rapproché de nous pour nous offrir son aide".

Le cardinal convoqué par la justice

Jorge Mario Bergoglio a répondu à maintes occasions à ces accusations. Notamment dans l'ouvrage "El Jesuita", paru en 2010, qui lui est consacré. Dans le chapitre portant sur l’affaire des deux jésuites arrêtés en 1976, il affirme qu’il a fait tout ce qu’il était possible à l’époque pour un responsable de son rang et de son âge (il avait alors 40 ans) pour sortir des griffes de la répression militaire Orlando Yorio et Francisco Jalics. "Je me souviens leur avoir dit de venir vivre à la résidence provinciale de la Compagnie. Mais ils sont restés dans leur quartier et ont été arrétés pendant une opération de ratissage", raconte l’ancien archevêque de Buenos Aires, qui ajoute être persuadé que les deux prêtres n’étaient pas impliqués dans des organisations terroristes d’extrême gauche mais "que les relations qu’ils entretenaient avec certains curés dans les bidonvilles les exposaient alors à la paranoïa des militaires et à la chasse aux sorcières".

Une défense qui n’a pas empêché le cardinal Bergoglio d’être entendu pendant 5 heures par la justice argentine en tant que témoin pour faire la lumière sur cette affaire. Le 8 novembre 2010, comme la loi argentine le lui permet, il a témoigné devant la cour dans les locaux de l’archeveché et non au tribunal dans le cadre du procès des crimes contre l’humanité commis à la Esma.

C’est l’avocat d’une des parties civiles qui a demandé son témoignage. María Elena Funes, une ancienne détenue, avait évoqué les confidences que lui auraient faites les prêtres "rouges" du Bajo Flores, Orlando Yorio et Francisco Jalics. Ces derniers auraient affirmé que, quelques semaines après le coup d’État militaire de 1976, le père Bergoglio leur avait retiré l’autorisation d’exercer leur ministère et que, la semaine suivante, ils avaient été arrêtés par les forces armées et conduits dans le centre de détention clandestin de la Esma.

À la sortie de l’audition, Luis Zamora, ancien député et avocat des victimes, déclarait aux médias que le cardinal n’avait cessé de répéter qu’il ne se souvenait plus de certains détails que la cour lui demandait d’éclaircir.

Selon lui, "Bergoglio était réticent. Et quand quelqu’un est réticent c’est qu’il ment, qu’il occulte une partie de la vérité". Une autre avocate présente lors de l’audition a rapporté que le cardinal avait affirmé avoir rencontré à deux reprises le général Videla et l’amiral Emilio Massera, tous deux membres de la junte, pour demander la libération des deux jésuites.

Le Vatican contre-attaque

Selon le journaliste Horacio Verbitsky, les révélations qu’il a faites dans son livre sont devenues un véritable boulet pour Monseigneur Bergoglio. Elles lui auraient même coûté l’élection à la tête du Saint-Siège en 2005.

Vendredi, au deuxième jour du pontificat du pape François, le porte-parole du Vatican, Federico Lombardi, a haussé le ton en qualifiant les accusations de "calomnieuses et diffamatoires", ajoutant qu’il s'agit d'une campagne venant d'"éléments de la gauche anticléricale pour attaquer l'Église".

De son côté, le site officiel des jésuites allemands a opportunément publié le témoignage d’un des deux missionnaires jésuites, Francisco Jalics, qui avait mis en cause le rôle du cardinal Bergoglio pendant la sale guerre.

Francisco Jalics, photo publiée le 15 mars 2013 sur le site des jésuites d'Allemagne.


Ce dernier, retiré dans un monastère dans le sud de l’Allemagne depuis la fin des années 1970, affirme dans ce communiqué "être en paix" avec le nouveau pape. "Je ne peux me prononcer sur le rôle du père Bergoglio dans ces événements. J'ai quitté l'Argentine après notre libération. Plus tard, nous avons eu l'occasion de discuter des événements avec le père Bergoglio qui était entretemps devenu archevêque de Buenos Aires. Nous avons ensemble célébré une messe publique et nous nous sommes enlacés solennellement."

Un conservateur très politique face à une gauche qui ne veut pas oublier

Reste qu'en Argentine, la contre-offensive médiatique du nouveau pape François aura du mal à faire oublier le rôle très passif de l’Église argentine face à la dictature militaire.

Pour toute une génération de militants des droits de l’homme victimes de la sanglante épuration idéologique menée par les militaires argentins, la figure de Jorge Mario Bergoglio reste honnie. Ses silences, ses manœuvres, son habileté tactique sont décriés par nombre d’intellectuels ainsi que par la génération politique arrivée au pouvoir dans le sillage des présidents Nestor et Cristina Kirchner.

Pour eux, l’Église argentine ne montra guère de résistance face au projet politique de la dictature militaire. Tous se souviennent que les "curés rouges" qui se consacraient aux pauvres ont été persécutés, alors que d’autres prêtres ont absous les pilotes militaires rentrant des vols de la mort.
 

Première publication : 15/03/2013

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