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Moyen-orient

Le dauphin d'Ahmadinejad promet l'arrivée du printemps

© AFP

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 18/04/2013

À moins de deux mois de l'élection présidentielle, le président iranien ne ménage pas ses efforts pour imposer son proche conseiller et ami, Esfandiar Rahim Mashaie. Un homme complexe, violemment décrié par le clergé.

C'est lors d'un grand meeting populaire, dans le stade de foot d'Azadi, à Téhéran, que Mahmoud Ahmadinejad devrait dévoiler, ce jeudi 18 avril, le nom de son candidat à la présidentielle du 14 juin. À quatre mois du terme de son second mandat, le président iranien ne ménage pas ses efforts pour imposer son plus proche conseiller et beau-père de son fils, Esfandiar Rahim Mashaie. S'il n'est pas encore officiellement candidat, ce successeur désigné bat déjà campagne, au grand dam des conservateurs.

Sa désignation officieuse par Mahmoud Ahmadinejad intervient alors qu'une bataille acharnée pour le pouvoir - surnommée "la guerre des loups" à Téhéran - fait rage entre les différents clans politiques. 

"Une politique islamique sans les mollahs"

Esfandiar Rahim Mashaie (Crédit photo : son compte Facebook)

Esfandiar Rahim Mashaie, destesté à la fois par le clergé et par les plus "durs" des fondamentalistes, est accusé de tous les maux. Déviationniste, espion de l'étranger, hérétique... Les traditionnalistes s'agacent de son nationalisme - il affirme l'importance de la nation sur celle de l'islam. Ils dénoncent surtout ses intrusions dans les affaires religieuses et sa volonté d'écarter de la sphère politique ceux qui règnent sur l'Iran depuis la révolution islamique de 1979. "Ils lui reprochent de vouloir faire une politique islamique sans les mollahs, sans tenir compte du clergé", explique Mohammed-Reza Djalili, professeur à l'Institut des hautes études internationales de Genève et auteur de "100 questions sur l'Iran" (La Boétie-Le Point, avril 2013).

"Ahmadinejad et Mashaie remettent en cause le pilier même du système iranien, le "wilayat al-faqih", qui affirme la primauté du religieux sur le politique en dehors de tout suffrage, ajoute David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique. Ils sont dans une posture millénariste, ce sont des laïcs mystiques qui prônent une relation directe avec Dieu. Cet affrontement entre plusieurs camps est révélateur des tensions qui traversent la société iranienne, déjà largement sécularisée."

Une longue histoire de coups d'éclats

Né en 1960 à Ramsar, une ville située sur les rives de la mer Caspienne, dans le nord de l'Iran, Esfandiar Rahim Mashaie étudie l'ingénierie électrique à l'université d'Ispahan. Il débute sa carrière au sein des services de renseignement des Gardiens de la révolution puis prend la tête du département des Affaires sociales au ministère de l'Intérieur, dans les années 1990.

Après sa réélection contestée en 2009, Mahmoud Ahmadinejad le nomme au poste de premier vice-président. L'ayatollah Ali Khamenei adresse alors une lettre au président lui demandant d'annuler cette décision. Une semaine plus tard, après que la presse a publié ce courrier, le chef de l'État démet son vice-président mais en fait son chef de cabinet. Un véritable affront au Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, qui n'est pas le premier coup d'éclat provoqué par Esfandiar Rahim Mashaie.

L'un de ces incidents remonte à 2005, lors du premier mandat du président iranien. Esfandiar Rahim Mashaie, alors vice-président de l'Organisation pour le tourisme et l'héritage culturel, participe en Turquie à une conférence économique. Un an plus tard, une vidéo diffusée sur les médias nationaux montre qu'il a, à cette occasion, assisté à un spectacle de danse. Les critiques se déchaînent : regarder des femmes danser est  contraire aux principes de l'islam. En juillet 2008, il suscite une nouvelle polémique lorsqu'il déclare que l'Iran est un ami du peuple israélien.

La "tête pensante" du président

Mashaie et Ahmadinejad (Crédit photo : le compte Facebook de Mashaie).

Ces prises de positions dessinent le portrait d'une personnalité "qui n'a peur de personne", selon les analystes. Ils le décrivent aussi comme un homme plutôt moderne, libéral sur le plan sociétal - par exemple sur la question du statut des femmes - mais non démocrate. Et extrêmement influent : "Il est la tête pensante de Mahmoud Ahmadinejad, indique Thierry Coville, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques et professeur à Novancia. Le président ne prend pas une décision sans le consulter. C'est lui qui établit ses stratégies politiques et c'est d'ailleurs pour cela qu'il est tant critiqué. Mahmoud Ahmadinejad lui fait une confiance totale". Il l'a, en tout cas, toujours défendu face aux critiques.

Les origines de cette amitié entre les deux hommes demeurent mystérieuses. Elles remonteraient aux années 1980, lorsque Mahmoud Ahmadinejad était gouverneur de la ville de Khoi, au Kurdistan. Ces liens amicaux sont devenus familiaux après le mariage du fils de Mahmoud Ahmadinejad avec la fille d'Esfandiar Rahim Mashaie.

Cette relation particulière suscite aussi son lot de moqueries de la part d'opposants politiques. Un câble diplomatique américain, révélé par WikiLeaks, détaille ainsi le "mythe urbain" qui circule à Téhéran. Selon ces rumeurs, la dévotion de Mahmoud Ahmadinejad à l'égard de son ami est liée au fait qu'il pense que celui-ci est en contact direct avec le douzième imam [l'imam caché, ou le Mahdi, pour la majorité des musulmans chiites, NDLR]. Esfandiar Rahim Mashaie entrerait en transe pour communiquer avec ce prophète. Il dirait même parfois "bonjour" alors que personne n'est à ses côtés, expliquant ensuite que le douzième imam venait de passer...

Protéger ses intérêts

Alors que Mahmoud Ahmadinejad ne peut prétendre à un troisième mandat, son soutien à la candidature de Mashaie relève aussi d'un certain pragmatisme. "Il a peur pour son avenir ; il a peur d'être marginalisé au plan politique et personnel, explique Mohammed-Reza Djalili. Il veut avoir quelqu'un en place pour défendre ses propres intérêts."

En cas d'échec de son dauphin à la présidentielle, le président iranien pourrait devoir répondre devant la justice d'accusations de corruption, de mauvaise gestion de l'économie du pays ou de déviance face à l'islam. Il serait aussi dans le collimateur des forces de securité, de la télévision d'État et des prêcheurs influents du vendredi, dominés par les traditionnalistes. "Sa défense têtue de Mashaie témoigne de son importance en tant que conseiller pour un président de plus en plus isolé", était-il noté dans le câble diplomatique américain.

Le Conseil des gardiens de la révolution, qui doit valider toutes les candidatures, permettra-t-il à Mashaie de se présenter à la présidentielle du 14 juin ? Mohammed Reza Djalili n'y croit pas. "Mashaie est vraiment très mal vu par le Guide suprême, qui nomme la majorité des membres du Conseil", explique-t-il.

"Le fait qu'il soit toujours là, alors que le Guide suprême lui est hostile, en dit long sur sa capacité de résistance et sur celle d'Ahmadinejad au sein du système, note Thierry Coville. La politique iranienne est extrêmement compliquée, il y a beaucoup de pressions, Ahmadinejad aurait des dossiers sur tout le monde..." En avril 2011, le président iranien a limogé le ministre des Renseignements et aurait mis la main sur des dossiers ultra-confidentiels révélant les turpitudes du régime.

Si la candidature du dauphin de Mahmoud Ahmadinejad était acceptée, cela constituerait un camouflet réel pour les opposants au président iranien. Si elle est rejetée, cela risque de susciter des remous sur la scène politique et de nuire à la crédibilité de l'élection présidentielle.

En attendant, Esfandiar Rahim Mashaie a déjà commencé sa campagne. Avec un slogan promettant "l'arrivée du printemps".

 

Première publication : 18/04/2013

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