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Moyen-orient

L'assouplissement de l'embargo pétrolier, un "coup de com' des Européens"

© AFP

Vidéo par Ludovic de Foucaud

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 25/04/2013

L’Union européenne a assoupli l’embargo pétrolier imposé à la Syrie, après que les rebelles ont mis la main sur un certain nombre d’installations dans l’Est du pays. Une décision qui n’aura, pour l’instant, aucun impact réel sur le terrain.

Du pétrole, plutôt que des armes. Faute de se mettre d'accord sur une levée de l'embargo sur les armes, réclamée en vain depuis des mois par l'opposition syrienne, les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne se sont entendus, lundi 22 avril, sur un assouplissement de l'embargo pétrolier.

Le pétrole syrien en chiffres

Avant le début de la contestation (mars 2011) :

Le pays produit plus de 385 000 barils par jour et les exportations lui rapportent près de 3 milliards d'euros. Son principal client est l’Union européenne. La Syrie était, en 2010, le 32e producteur mondial de pétrole.

Après deux ans de conflit :

La production a été divisée par trois, à environ 130 000 barils par jour. Damas a dépensé entre 2,3 et 3 milliards d'euros pour importer des produits pétroliers.

Cette décision permet aux pays européens d'acheter du brut et des produits pétroliers en provenance des zones contrôlées par les rebelles syriens, d'investir dans l’industrie énergétique dans ces territoires et de fournir de l'équipement et des technologies à l'opposition. Autant de mesures interdites depuis septembre 2011, après l’adoption par les 27 de différents trains de sanctions contre la Syrie.

La Coalition nationale syrienne s’est félicitée de cet allègement de l’embargo. "L’exportation de pétrole sera une ressource essentielle pour le gouvernement intérimaire, affirme Khalid Saleh, l’un des porte-parole de la Coalition. Le cabinet attend d’être confirmé et de s'installer sur le territoire syrien mais ensuite, remettre en marche le secteur pétrolier sera l'une de nos priorités".

Une utilisation très rudimentaire du brut

Le pétrole syrien est-il la manne financière qu’espère l’opposition, alors que les promesses de dons des supposés "Amis de la Syrie" tardent à se concrétiser ? Permettra-t-il de soulager la population et de "rétablir une activité économique normale", comme le plaident les Européens ? Rien n’est moins sûr, même si les rebelles ont bien mis la main sur une partie de ces ressources.

Au cours des derniers mois, les opposants au régime de Bachar Al-Assad auraient pris le contrôle de quelque 70 puits de pétrole situés notamment dans la province d’Hassaké, à l’extrême nord-est du pays, et dans celle de Deir Ezzor, plus au sud. "La Syrie n’est qu’un petit producteur de pétrole, mais à l’échelle du pays, ce sont des sites importants", affirme Francis Perrin, président de Stratégies et politiques énergétiques, un groupe média spécialisé dans les problématiques liées aux énergies fossiles.

Le ministère syrien du pétrole a lui même fait savoir que des "groupes terroristes" avaient "volé" du brut, profitant du "manque de surveillance" des autorités dans l’Est. Faute de capacités suffisantes, les insurgés ne font toutefois aujourd’hui qu’un usage limité de ces ressources. Raffinage artisanal pour faire tourner quelques moteurs, vente au marché noir, exportation de petites quantités par camions citernes vers la Turquie...

"Les clans qui ont mis la main sur ce pétrole l’utilisent de façon très rudimentaire, confirme Yezid Sayigh, chercheur au Carnegie Middle East Center à Beyrouth. S’ils essayaient de développer les activités de ces sites, les infrastructures pourraient très vite devenir la cible de raids aériens du régime."

Quel rôle pour la Coalition syrienne ?

Au-delà de la production et du raffinage, le transport du brut pour d’éventuelles exportations vers l’Europe est lui aussi problématique. Notamment tant que la rébellion ne contrôle pas la façade maritime. "Je n’imagine pas des compagnies ou des armateurs étrangers envoyer des cargos dans des ports syriens alors que le conflit fait rage", commente Francis Perrin.

Impossible, également, que des sociétés comme Shell ou Total décident d’investir dans le secteur énergétique syrien et de renvoyer du personnel dans un pays en pleine guerre civile. "La seule option qui me paraît relativement réaliste dans le cadre de la levée de l’embargo européen, c’est l’envoi de matériel vers les zones contrôlées par l’opposition, pour lui permettre de mieux exploiter les ressources pétrolières, estime Francis Perrin. Mais ça ne veut pas dire pour autant que cela va se réaliser."

Lors de leur réunion à Luxembourg en début de semaine, les chefs de la diplomatie européenne ont précisé que les propositions de compagnies souhaitant importer du brut ou faire des investissements seraient étudiées au cas par cas par leur gouvernement. La Coalition nationale syrienne devrait également être consultée. Pour Khalid Saleh, l'un des responsables de la Coalition, le scénario est simple : le gouvernement intérimaire prendra le contrôle des champs pétrolifères et régulera les exportations.

"Jusqu’à présent, il n’y a aucun signe indiquant que la Coalition exerce une quelconque forme de contrôle sur l’est de la Syrie, où se trouvent les puits, rétorque Yezid Sayigh. Je ne suis même pas sûr qu’un gouvernement d’intérim soit vraiment formé un jour !"

La guerre des insurgés pour le contrôle des puits

Dernier obstacle - et non des moindres - à une exploitation du pétrole par l’opposition : la compétition pour le contrôle des puits qui se joue entre les différents groupes d’insurgés. L’assouplissement de l’embargo européen pourrait d’ailleurs renforcer ces tensions. "Personne ne contrôle réellement les champs de pétrole : différents clans contrôlent différentes zones", insiste Yezid Sayigh. Les combattants islamistes du Front Al-Nosra, la bête noire des Occidentaux qui a fait allégeance à Al-Qaïda, auraient mis la main sur certaines installations. Tout comme des brigades de l’Armée libre et des militants kurdes du Parti de l’union démocratique, les Kurdes étant majoritaires dans la région d’Hassaké. Des affrontements entre factions auraient déjà eu lieu.

"La seule façon pour que du pétrole soit exploité, c’est qu’une société s’arrange directement avec telle milice ou tel intermédiaire, à un endroit précis, assure Yezid Sayigh. La livraison d’armes à l’opposition aurait un impact beaucoup plus concret sur le terrain, mais l’Union européenne n’a pas l’intention de s’engager. Cette décision sur l’embargo pétrolier n’est qu’un coup de com'."

Francis Perrin préfère y voir, malgré tout, un signal politique fort. Damas, de son côté, a dénoncé “une décision illégale et un acte d’agression”.

 

 

Première publication : 24/04/2013

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