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EUROPE

"En Russie, l’opposition tombe en décrépitude plus qu’elle n’est réprimée"

© AFP | Drapeau brandi par des manifestants anti-Poutine.

Vidéo par FRANCE 24

Texte par Anne-Diandra LOUARN

Dernière modification : 06/05/2013

Un an après avoir entamé un troisième mandat, Vladimir Poutine semble plus que jamais contesté par l’opposition et les ONG qui crient à la répression arbitraire. Pour FRANCE 24, Philippe Migault, spécialiste de la Russie, dresse un bilan plus nuancé.

Le 7 mai 2012, Vladimir Poutine prêtait serment pour un troisième mandat à la tête de la Russie. Un retour au premier plan de la scène politique qui avait provoqué d’importantes manifestations d’opposants vivement réprimées dans le pays.

Depuis, plusieurs ONG alertent tour à tour sur ce qu’elles qualifient de dérives autoritaires du président russe qui légifère à-tout-va. Interdiction de manifester, suppression du droit d’adoption d’enfants russes par des couples américains ou encore multiplication des enquêtes contre des ONG soupçonnées d’être financées par l’étranger… Autant de mesures auxquelles s’ajoutent de nombreuses opérations anti-corruption aux contours flous et les procès retentissants de plusieurs icônes de l’opposition telles que les chanteuses punk du groupe Pussy Riot, le blogueur Alexei Navalny ou encore l’un des leaders du Front de gauche russe Sergueï Oudaltsov.

Mais pour Philippe Migault, chercheur spécialiste de la Russie à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), le bilan du retour de Vladimir Poutine n’est pas si sombre. Il s’en explique lors d’un entretien accordé à FRANCE 24.

Quel bilan dressez-vous un an après le retour de Vladimir Poutine au pouvoir ? Pourquoi semble-t-il toujours autant populaire ?

Philippe Migault : Un bilan de sa première année depuis son retour serait un leurre car nous sommes en fait à la treizième année de l’ère Poutine. Mais on peut toutefois analyser la direction qu’il a donné au pays depuis un an.

Du point de vue diplomatique, le retour au premier plan de la Russie sur la scène internationale se confirme. Moscou est redevenu un acteur incontournable, qu'on ne peut traiter par le mépris, comme quantité négligeable. Nous pouvons le constater par exemple dans le dossier syrien. Cette nouvelle place de choix va de paire avec la volonté de la Russie d’être à nouveau une grande puissance militaire. Il n’est pas question d’une résurrection de l’Armée rouge mais d’une armée nouvelle, sur le modèle occidental, plus réduite, plus "high tech".

Côté économie, la Russie est en bien meilleure santé que l’Europe à en juger par son taux de chômage qui est de 6 % contre 12 % au sein de l’Union européenne. Elle affiche également un meilleur taux de croissance. Reste que l’impact de la crise européenne va finir par se faire sentir, le Vieux Continent étant le premier partenaire commercial de la Russie. Mais Moscou pourra toujours s’appuyer sur la manne des hydrocarbures, même si les cours sont à la baisse. Et le Kremlin peut choisir d'accélérer la modernisation et la diversification de l'économie en décidant de consacrer ses réserves de change à une politique d’investissements nouvelle.

Enfin, sur le plan démographique, de vrais efforts sont faits notamment pour augmenter la natalité (le congé maternité est désormais de trois ans en Russie) mais aussi pour améliorer le système de santé. En d’autres termes, la Russie change, elle se modernise et le peuple s’en rend compte. C’est ce qui explique la popularité dont jouit encore Vladimir Poutine parmi une bonne partie de la population.

Que pensez-vous de toutes les critiques des ONG sur la répression des opposants et le respect des droits de l’Homme en Russie ?

P.M. : Depuis qu’une loi controversée visant à accroître le contrôle des ONG a été adoptée, ces dernières sont vent debout contre Poutine. Mais il ne faut pas perdre de vue que plusieurs organisations ont joué un rôle pas toujours très clair, notamment lors des révolutions de couleur (vague de mouvements de contestation ayant éclaté dans les années 2000 au sein des sociétés post-communistes d'Europe centrale et orientale et d'Asie centrale, NDLR).

Pour rappel, le président bolivien Evo Morales vient d’expulser US Aid (agence américaine pour le développement international, NDLR), qu’il accuse d'ingérence dans les affaires intérieures du pays. Ce genre de décision n’est donc pas l’apanage du grand méchant russe qu’incarnerait Vladimir Poutine !

Dans quel état se trouve l’opposition russe ? Y a-t-il toujours une opposition efficace dans le pays ?

P.M. : Il y a un an, le 6 mai, je me trouvais dans les rangs des manifestants à Moscou qui protestaient contre le retour au pouvoir de Poutine. Ce devait être "la manifestation du million" mais au final seulement 8 000 à 15 000 personnes ont fait le déplacement. Au regard des 15 millions d’habitants que compte Moscou, la mobilisation semble maigre. Pour ma part, je me souviens d’une ambiance bon enfant qui a dégénérée à la fin du rassemblement du fait de groupes qui s’en sont pris aux forces de l’ordre. Au final, la grande majorité des personnes interpellées ont été relâchées dans les 48 heures. L'effort des autorités russes se concentre surtout sur les leaders.

Alors, certes l’opposition est sous surveillance policière et plusieurs figures de l’opposition font l’objet de procédures judiciaires, mais un énorme chemin a été parcouru en 20 ans. Nous ne sommes plus à l’ère soviétique !

Un rassemblement d'opposants, un an après
"Libérez les prisonniers politiques" sera l'un des slogans des opposants appelés à se rassembler lundi 6 mai sur la place Bolotnaya, dans le centre de Moscou, où avait dégénéré la manifestation anti-Poutine il y a un an jour pour jour. © Photo AFP

Le problème de l’opposition est qu’elle est en décrépitude plus qu’elle n’est réprimée. Cela s’explique par sa division profonde, il n’y a aucun mouvement unitaire. Ce que j’ai pu observer de l’intérieur le 6 mai 2012 est typique des manifestations de l’opposition russe : en tête de cortège, vous trouviez les libéraux, qui réclament une démocratie à l’occidentale. Ils étaient suivis à quelques centaines de mètres de distance par le Parti communiste russe brandissant des portraits de Staline. Derrière encore, à distance, se trouvaient les nationalistes russes, dont les revendications extrémistes feraient presque passer Poutine pour un mou. Enfin, en queue de cortège : ceux que nous qualifions de minorités visibles parmi lesquelles la communauté LGBT ou encore les Pussy Riot. C'est un peu "Bobos, Cocos et Fachos"…

Il ne semble y avoir aucun programme commun possible entre des factions si différentes. Et aucun leader n’est en capacité de fédérer, de rallier au-delà de son propre camp. Alors en Russie l’opposition est décrédibilisée. Les Russes ont, en quelque sorte, laissé tomber… D’autant plus qu’en face, Vladimir Poutine est parvenu à faire avancer la machine. Avec 350 % d’augmentation du PIB par habitant en 13 ans, la société s’enrichit dans des proportions que la Russie n'avait plus connu depuis 1913.

"Un mot d'drdre : 'Liberté pour les prisonniers politiques'"

Première publication : 06/05/2013

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