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Afrique

L'affaire Talon, le polar qui passionne Cotonou

Thomas Boni Yayi, président du Bénin

Texte par Jean-Baptiste MAROT

Dernière modification : 02/12/2013

La justice française a demandé un complément d'information au Bénin avant de répondre à sa demande d'extradition de l'homme d'affaires Patrice Talon, accusé de tentative d'assassinat sur le président. Retour sur une affaire qui enflamme Cotonou.

Article actualisé le 22 mai.

L’affaire est digne des meilleurs scénarios de polars. Elle a pour décor le Bénin, et pour intrigue une tentative d’empoisonnement de son président, Thomas Boni Yayi, par l’un de ses anciens soutiens.

Extradition de Patrice Talon : la justice française demande à Cotonou un complément d'information

La justice française a demandé, ce mercredi, un "complément d'information" au gouvernement béninois afin de pouvoir statuer sur sa demande d'extradition de l'homme d'affaires Patrice Talon.

La cour d'appel de Paris souhaite recevoir des éléments sur les "temps et lieux de la commission des infractions" présumées, ainsi que les éléments de la procédure béninoise impliquant M. Talon et l'un de ses proches.

Elle veut également que lui soient communiqués un état des lieux de ses travaux concernant son engagement à ne plus appliquer la peine de mort au Bénin et les peines de remplacement encourues.

La cour a donné deux mois aux autorités béninoises pour répondre à ces demandes et a renvoyé l'examen de l'affaire au 18 septembre.

Avec dépêches

Sept mois après son éclatement, c’est aujourd’hui à la justice française qu’il incombe d’en écrire le prochain chapitre. La chambre d’instruction près la cour d’appel de Paris a examiné la requête du Bénin (voir encadré), ce mercredi 22 mai, qui souhaite l’extradition de l’homme d’affaires béninois Patrice Talon, activement recherché à Cotonou pour "association de malfaiteurs et tentative d’assassinat" sur la personne du chef de l’État. Un dossier dans lequel celui-ci est aussi suspecté, désormais, d’avoir "acheté" ou "exercé d’intenses pressions" sur le magistrat qui en avait la charge, selon l’entourage du président...

Vendredi 17 mai au soir, en effet, le juge Angelo Houssou a été intercepté à la frontière nigériane avec 7 000 dollars en liquide, trois chéquiers, trois valises contenant ses effets personnels et un visa de trois ans pour les États-Unis, quelques heures seulement après avoir prononcé un non-lieu censé mettre un point final à une rocambolesque histoire commencée le 17 octobre dernier dans l’atmosphère feutrée d’un hôtel de luxe bruxellois…

Un milliard de francs CFA

Ce jour-là, à l’occasion d’un voyage officiel du chef de l’État béninois pour les Journées européennes du développement, Patrice Talon se rend lui aussi dans la capitale belge. Depuis plusieurs semaines déjà, l’homme a quitté le Bénin pour s’installer en France. Autrefois à la tête d’un vaste empire agro-industriel incluant un quasi-monopole sur la filière coton et la supervision du trafic du Port autonome de Cotonou, il fait désormais l’objet de sept plaintes des autorités de son pays, qui l’accusent d’avoir détourné plusieurs millions de dollars dans le cadre de ses fonctions.

Selon les enquêteurs, c’est là, à Bruxelles, que Talon, qui ne digère pas d'avoir perdu son influence d'antan au plus haut sommet de l'État, peaufine sa vengeance avec ses principaux complices : Ibrahim Mama Cissé, le médecin personnel du chef de l’Etat, et Zoubérath Kora, sa nièce et gouvernante, tous deux présents dans la délégation béninoise. En échange d’un milliard de francs CFA chacun (1,5 million d’euros), le premier, au fait des traitements prescrits au président, est chargé de faire parvenir à la seconde des poisons qu’elle a pour mission d’administrer à son oncle en même temps que ses médicaments habituels.

L’opération, prévue pour se dérouler à Cotonou deux jours plus tard, dans la nuit du 19 au 20 octobre, échoue toutefois au dernier moment. Le petit ami de Zoubérath Kora, qui a eu vent du complot, a donné l’alerte… Les conjurés sont immédiatement arrêtés et emprisonnés. En France, Patrice Talon est placé sous contrôle judiciaire, le 6 décembre, après avoir été désigné par ses complices comme le commanditaire du complot. Quant aux médicaments, ils sont saisis et placés sous scellés.

Confiées au FBI et au laboratoire français Toxlab, les pilules que le président béninois aurait dû ingurgiter font alors l’objet d’une analyse de toxicité. Selon les deux rapports transmis en avril aux autorités béninoises que FRANCE 24 s’est procurés, des traces de psilocine, un puissant hallucinogène, mais aussi et surtout de sufentanyl, d’atracurium et de kétamine, trois substances susceptibles de provoquer "paralysie musculaire" ou "dépression respiratoire" quand elles sont absorbées en grandes quantités, y ont été détectées… "Ce sont des produits qui n’ont rien à faire dans la trousse d’un patient lambda à son domicile. Potentiellement dangereux à dose normale, ils se révèlent mortels à dose très élevée", décrypte Jean-Claude Zerat, biologiste au laboratoire Lavergne de Paris, contacté par FRANCE 24.

Vendetta

Si, d'aventure, le chef de l'État en avait réchappé, tout porte donc à croire que le poison aurait, à tout le moins, "entraîné des réactions incontrôlées, suffisamment étranges pour que la Cour constitutionnelle le déclare incapable d'exercer ses fonctions et le destitue", a récemment confié un ministre proche du chef de l'État à l'hebdomadaire "Jeune Afrique".

Face à ces accusations, l’homme d’affaires béninois, lui, se dit victime d’une vendetta politique. "Oui, il y a eu manipulation sur [les] gélules [que le chef de l’État devait avaler] pour tenter d’accabler Patrice Talon, qui n’est poursuivi que pour des raisons politiques", réagissait au micro de FRANCE 24, en fin de semaine dernière, son avocat parisien, Me William Bourdon. Selon ses défenseurs qui se félicitent du non-lieu rendu par le juge Houssou, Talon ferait l’objet d’une cabale orchestrée par ses anciens amis parce qu’il s’opposerait aujourd’hui à un projet du président de modifier la Constitution en vue de briguer un troisième mandat en 2016.

L’argumentaire, jugé "spécieux", est balayé d’un revers de main par le camp présidentiel. "Le chef de l’État a déjà affirmé à de nombreuses reprises sa volonté de ne pas toucher à la Loi fondamentale béninoise", explique en substance l’entourage de Boni Yayi, dont les avocats - emboîtant le pas au procureur de la République - ont immédiatement fait appel de la décision du juge Houssou. "Le revirement du magistrat, qui a mené l'enquête pendant sept mois, recueilli les aveux des suspects et eu accès aux rapports toxicologiques, est tellement hallucinant qu’il ne peut avoir été provoqué que par la partie qui avait intérêt à obtenir un non-lieu. Comment peut-il en effet changer d’avis aussi subitement ? Ce nouvel épisode devrait inciter la justice française à examiner l’affaire de près !", explique un conseiller du président. Sur ce dernier point, l'entourage du chef de l'État sera fixé le 18 septembre, date à laquelle la cour d'appel de Paris a renvoyé l'examen de l'affaire.

Première publication : 21/05/2013

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