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Culture

Fatah, Hamas, checkpoints... le Théâtre national palestinien sait rire de tout

© Nabil Boutros | Les actrices Shaden Salim et Yasmon Hamaar

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 22/05/2013

La troupe du Théâtre national palestinien, connu sous le nom "El-Hakaweti", présente en France son spectacle "Zone 6, chroniques de la vie palestinienne", issu d'une écriture collective.

Parler du quotidien dans les territoires palestiniens. Et arriver à en rire. Tel est le pari de "Zone 6, chroniques de la vie palestinienne", écrit et joué par les comédiens du Théâtre national palestinien et présenté jusqu'au 26 mai à la Maison des Métallos, à Paris*. Une pièce de théâtre sous forme de "scénettes", des fragments de vie rassemblés par écriture collective - semblable à celle du Théâtre du soleil d'Ariane Mnouchkine, par où Hussam Abu Eisheh, le vétéran de la troupe palestinienne, est passé. "Je vis à Jérusalem-Est et je me rends régulièrement à Ramallah. Pour cela, je passe quatre à cinq heures à attendre aux checkpoints, au milieu de milliers de personnes. C'est là que j'ai entendu toutes ces histoires et les ai notées le soir", raconte Hussam Abu Eisheh.

La pièce donne à voir un jeune homme qui ne se remet pas d'avoir perdu, dans l'explosion de sa maison, la paire de bottes neuves qu'il s'était procurée à la sueur de son front ; deux fillettes qui se querellent sans trop savoir pourquoi au sujet du Hamas et du Fatah ; une femme enceinte qui est forcée à se dénuder au checkpoint pour prouver qu'elle porte un bébé et non une bombe ; un vieil homme, mort alors qu'il allait de sa cuisine à la chambre à coucher, touché par une balle perdue, et qui se demande s'il peut être considéré comme martyr….

Dans ce théâtre, il faut s'y habituer, les hommes et les femmes parlent depuis (ou à) l'au-delà. Un homme mort s'entretient au téléphone avec son père : "J'ai envie de poisson, du poisson de Gaza, papa." "Imbécile, pourquoi on mange du poisson ? Pour le phosphore, non ? L'armée nous a simplifié l'affaire, elle nous en donne sans arêtes et sans os" [l'armée israélienne est soupçonnée d'avoir utilisé des bombes au phosphore durant son offensive sur Gaza fin 2008-début 2009, NDLR]. "Seulement, ils ont oublié que le phosphore est bon pour la mémoire… et dans un million d'années nous nous souviendrons de ce qu'ils nous ont fait. On pardonnera peut-être, mais on n'oubliera pas".

Hussam Abu Eisheh (à gauche) et Yasmin Hamaar (à droite) © © Nabil Boutros

Rire pour affronter l'avenir

"Zone 6, chroniques de la vie palestinienne" assume une écriture nourrie de colère, qui laisse peu de place aux moments plus heureux. "Nous vivons entre deux tirs de balles, il y a la balle qui vient de siffler, et celle qui arrive…", justifie Hussam Abu Eisheh, en reprenant les mots de l'écrivain palestinien Ghassan Kanafani, "Oui, nous parlons beaucoup de la mort. Parce que nous n'avons aucune chance de nous en sortir vivants. La mort est partout".

La pièce évite de plonger dans la dépression grâce à un humour grinçant, qui tord le cou aux situations tragiques et permet aux acteurs de survivre (même morts). "Cet humour noir que nous insufflons, j'espère que les spectateurs l'emporteront chez eux. Que cela leur donnera la force d'affronter l'avenir", explique Hussam Abu Eisheh, qui a passé quatre ans dans les prisons israéliennes entre 1980 et 1984.

Rire de la médiatisation et de l'effet-spectacle qui pervertit les informations sur le conflit israélo-palestinien, rire de cette impression de vivre "dans un camping depuis 68 ans", rire du "commerce des martyrs" sur lequel prospèrent les chaînes de télévision rivales Al-Jazira et Al-Arabia.… La pièce évite cependant de s'attarder sur les sujets trop critiques : la corruption politique n'est évoquée qu'à mi-mot, le conflit entre le Hamas et le Fatah est vite balayé. "Nous creusons ces questions quand nous représentons cette pièce devant des Palestiniens. Les Européens ou les Américains auraient du mal à comprendre", rétorque Hussam Abu Eisheh.

© @ Nabil Boutros

Vivre de dons internationaux

Le Théâtre national palestinien assure avoir les mains libres et craindre peu la censure. Son indépendance financière en dit long sur l'enlisement de la situation palestinienne : impossible, en étant basé à Jérusalem, de lever des fonds auprès de l'Autorité palestinienne - qui de toute manière s'intéresse peu à la culture -, et impensable d'aller quémander des sous auprès de l'État israélien. La troupe ne vit que de dons étrangers et de collaborations avec des théâtres du monde entier - "Zone 6" a été co-produite par le Centre national dramatique du Val-de-Marne, dirigé par Adel Hakim.

Quand la troupe se produit dans des petits villages, aux abords des grandes villes palestiniennes, et dans des camps, c'est l'événement. Le Théâtre national palestinien, connu sous le nom "El-Hakaweti", peut s'arrêter plusieurs jours dans un village aux abords de Ramallah, de Hébron ou de Naplouse, pour jouer tout leur répertoire - des marionnettes pour enfants à Antigone de Sophocle. Avides de théâtre, les habitants aident les comédiens à transporter les décors, même à dos d'âne, et se rassemblent par milliers pour vivre ces quelques instants d'évasion. Le seul regret de la troupe basée à Jérusalem-Est : ne pas parvenir à se produire à Gaza. Il leur est trop difficile d'obtenir les autorisations dans ce territoire contrôlé par le Hamas.

*Des représentations ont eu lieu dans plusieurs villes françaises : Tours, Toulon, Strasbourg, le Blanc-Mesnil. Il passera à Besançon du 28 au 30 mai 2013.
 

Première publication : 22/05/2013

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