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Culture

Exposées à Paris, les photos de "martyrs" palestiniens font polémique

© © Ahlam Shibli | Sans titre (Death n° 33) Palestine, 2011-2012

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 11/06/2013

Le travail de la photographe palestinienne Ahlam Shibli, exposé au musée du Jeu de Paume à Paris, provoque une polémique. Le CRIF s’est ému de cette "apologie du terrorisme" et l’ambassade d’Israël a également "relevé des éléments inquiétants".

"Martyrs" pour les uns, "terroristes" pour les autres. Il n'est pas rare de trouver dans les rues ou les maisons des Territoires palestiniens des photos d'hommes ayant mené des attaques contre Israël, et qui sont morts dans un attentat-suicide ou ont été tués par l’armée israélienne. Cette iconographie d’un genre guerrier est exploré par la photographe palestinienne Ahlam Shibli, qui expose son œuvre au musée du Jeu de Paume à Paris, jusqu’au 1er septembre. Une exposition qui fait débat.

Légende : "Le martyr Kayed Abu Mustafa dans le salon familial. On y lit ‘La panthère de Kata’ib Chuhada’ al-Aqsa’ (‘Mikere, des Brigades des martyrs d’al-Aqsa’). Dans la pièce se trouve la mère de Mikere, son petit neveu et ses deux enfants."

Plus que les photographies, ce sont leurs légendes qui sont inacceptables aux yeux du CRIF [Conseil représentatif des institutions juives de France], qui s’insurge contre une "apologie du terrorisme" et relève que "ces gens sont pour la plupart membres des Brigades d’al-Aqsa, Issal-dinal-Qassam et du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), considérées comme des organisations terroristes par le Conseil de l’Union européenne". Le CRIF prend l’exemple d’une photographie, représentant Osama Buchkar, qui, selon la légende dans l’exposition, "s’est livré à une opération martyre à Natanya". "En réalité", note le CRIF dans son communiqué, "trois personnes ont été tuées et 59 autres blessés à Natanya" par cet individu.

Confrontation programmée dimanche prochain

L’ambassade d’Israël en France, qui a dépêché ses services au musée pour visiter l’exposition, explique à son tour avoir "relevé des éléments inquiétants" dans l’exposition et "décidé de saisir les autorités pour leur demander des explications", selon des informations recueillies par FRANCE 24. De son côté, le ministère français de la Culture ne souhaite pas réagir pour le moment.

L’affaire est amplifiée par la presse israélienne et relayée sur internet, où circulent pétitions et appels à rassemblements. Un rendez-vous est même fixé le dimanche 16 juin prochain par des mouvements pro-israéliens afin de manifester leur mécontentement. En réplique, des associations pro-palestiniennes ont appelé à "se rendre massivement, dès dimanche de préférence, pour voir et juger [...] de l’intérêt de cette réalisation", écrit ainsi le site Europalestine, samedi dernier. Le musée a prévu un service de sécurité renforcé. Le scénario s’annonce le même qu’en 2010, quand une exposition au Musée d’Art moderne de la ville de Paris avait créé une vive polémique et tourné au vinaigre. Là encore, il s’agissait d’une réflexion sur la représentation des Palestiniens, cette fois via l’œuvre du photographe allemand Kai Wiedenhöfer. Le musée avait dû fermer ses portes pendant deux heures et appeler la police. Le lendemain, l’incident était clos et l’exposition pouvait rouvrir.

Légende (extrait) : "Mémorial du martyr Hamouda Chtewei aménagé devant la maison familiale. Au mur, une peinture du martyr, enveloppé des couleurs palestiniennes, dans sa tombe, sur laquelle poussent des oliviers ; au-dessus, un portrait de lui."

Refus d’expliquer le conflit

Pour sa part, le musée du Jeu de Paume souhaite rester discret sur le sujet, pour ne pas alimenter davantage la polémique. Il spécifie cependant que les légendes ont été rédigées entièrement par Ahlam Shibli, à la demande de l’artiste, et qu’elles font partie intégrante de l’œuvre. Le musée rappelle qu’un texte de présentation, rédigé par les commissaires de l’exposition, remet ces photographies et ces légendes en contexte. La photographie d’Ahlam "suspend l’autonomie de l’image et fait basculer celle-ci dans un régime qui ne l’utilise plus dans un but informatif", estiment ainsi les commissaires. Le travail de la photographe "évite une obsession historique propre à ce médium, celle de fournir des preuves à tout prix. Ses images refusent d’expliquer le conflit".

Zakaria Zubeidi, dirigeant des Brigades des Martyrs d'Al-Aqsa à Jénine, photographié par l'Israélien Miki Kratsman.

L’exposition n’est pas seulement axée sur les Palestiniens et leurs "martyrs". Ahlam Shibli force à la prise de recul en élargissant sa thématique à des pays et des situations très éloignées. Elle explore plus globalement le déracinement, la perte de foyer. Par exemple, au sein de la communauté gay, lesbienne et transgenre émigrée des pays du Moyen-Orient, parmi les orphelins en Pologne, ou encore sur les inscription des monuments aux morts en France, qui célèbrent dans un même bloc les résistants français aux nazis et les combattants français des guerres coloniales. Tiraillement entre le sujet et son environnement, entre un mort enterré près de son ennemi. Contradictions dans un même lieu.

La photographe vit elle-même à Haïfa, en Israël. Et son œuvre, relève le blog "Lunettes rouges" sur le site du quotidien Le Monde, s’inscrit dans la ligne du photographe israélien Miki Kratsman, qui a sorti de l’anonymat plusieurs combattants palestiniens et leur a donné un visage. Il a ainsi tiré le portrait (ci-contre) de Zakaria Zubeidi, dirigeant des Brigades des martyrs d'al-Aqsa à Jénine, armes à la main et yeux dans la caméra. La photo avait été publiée dans le quotidien israélien Haaretz puis exposée au Musée d’Israël à Jérusalem.


Première publication : 10/06/2013

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