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EUROPE

La "révolution des bébés" unifie la Bosnie

© Facebook

Texte par Stéphanie TROUILLARD

Dernière modification : 13/06/2013

Depuis une semaine, des Bosniens défilent devant le Parlement à Sarajevo. Toutes communautés confondues, ils dénoncent l'incapacité des élus à régler une loi sur l'immatriculation qui empêche notamment des enfants d'être soignés à l'étranger.

Ballons colorés à la main, sifflets dans la bouche et poussettes à bout de bras, les Bosniens rassemblés devant le Parlement à Sajarevo semblent participer à une kermesse bon enfant. Ces quelques milliers de manifestants se rassemblent pourtant chaque jour depuis une semaine pour une cause des plus sérieuses.

Hurlant le slogan "JMBG" (l’acronyme de "jedinstveni matični broj građana", qui signifie "numéro unique d’identité des citoyens"), ils occupent le parvis pour réclamer aux députés l’adoption d’une loi sur le numéro personnel d’immatriculation. Depuis le 12 février, l’ancienne législation a expiré, empêchant des milliers de nouveaux-nés venus au monde après cette date en Bosnie-Herzégovine de bénéficier de l’assurance-maladie ou d’avoir un passeport, faute de papiers en règle.

Vidéo de l'une des manifestations organisées à Sarajevo le 11 juin 2013

La mobilisation pour la petite Belmina

Ce mouvement de protestation a été lancé en solidarité avec Belmina Ibrišević, un bébé de trois mois souffrant d’une grave maladie. "Cette petite fille née dans la ville de Gracanica a de graves problèmes de santé qui ne peuvent pas être traités en Bosnie. Mais elle ne peut pas voyager dans un autre pays car les bébés n’ont plus les numéros d’identité qui sont pourtant nécessaires pour obtenir des documents", explique à FRANCE 24, Zinajda Besic, une Bosnienne qui soutient les manifestants. Depuis la médiatisation de l'affaire, un grand mouvement de solidarité s’est organisé pour que la petite Belmina, devenue symbole de ce mouvement baptisé "la révolution des bébés", puisse partir en Allemagne se faire soigner.

Mais au-delà de ce problème administratif, les causes de ce blocage sont beaucoup plus profondes. Comme l’explique Sabina Cehajic-Clancy, professeur à l’École de science et de technologie de Sarajevo, les tensions sont latentes depuis plusieurs mois en Bosnie et résultent de rivalités ethniques. "Les leaders politiques de la République serbe de Bosnie [avec la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, une des deux entités qui composent la Bosnie-Herzégovine] ont notamment demandé que la loi leur permette de disposer de numéros d’identité différents. En d’autres termes, ils essayent de créer une nouvelle division dans le pays. Ce que le Parlement a refusé et c’est ce qui a mené à cette situation", résume Sabina Cehajic-Clancy.

"Serbes, Bosniaques, Croates réunis"

Face à ces divisions qui rongent toujours le pays depuis la fin de la guerre qui fit près de 100 000 morts entre 1992 et 1995, la population fait aujourd’hui front commun. "Des gens de toutes les régions, de toutes les ethnies nous ont rejoints pour la première fois depuis 20 ans pour se battre pour leurs enfants. Serbes, Bosniaques, Croates réunis", s’enthousiasme Fedja Stukan, l’un des organisateurs du mouvement. Mais pour cet acteur, connu notamment pour son rôle dans le film d’Angelina Jolie sur le conflit de Bosnie "Au pays du sang et du miel", la "révolution des bébés" est aussi une protestation plus générale contre la situation économique et politique du pays. "Il y a trop de corruption dans notre système qui entretient la population dans la pauvreté. Les gens ont compris qu’ils devaient se battre pour leurs droits, car personne d’autre ne le fait", estime cet artiste né à Sarajevo.

Un tournant pour la Bosnie ?

Depuis sa ville de Brčko, située dans le nord du pays, Amra Daisy Huric participe également à la contestation. Cette diplômée en droit, sans emploi depuis trois ans, est inquiète de l’avenir de son pays, qui compte plus de 20 % de chômeurs : "Il y a trois bords politiques, les Serbes, les Croates et les Bosniaques. Leur travail consiste uniquement à propager la haine entre nous pour gagner des voix et faire des profits, au lieu d’investir dans le pays et de créer des emplois", se lamente la jeune femme. "Mais après 20 ans de mensonges, les gens n’en peuvent plus. Nous nous unissons de nouveau. Nous avons tous les mêmes problèmes. Nous avons finalement réalisé que nous étions tous pareils et que nous avions plus en commun que ce que nous pensions."

Après une semaine de manifestations, le gouvernement a annoncé qu’il allait trouver une solution provisoire pour permettre à la petite Belmina de se rendre en Allemagne. Mais les protestataires sont décidés à poursuivre leurs actions et demandent aux autorités d’adopter une nouvelle loi d’ici le 30 juin. Fier de cette mobilisation, Fedja Stukan estime qu’il s’agit "d’une nouvelle page dans l’histoire de la Bosnie". De son côté, Sabina Cehajic-Clancy se veut plus mesurée : "Il est possible que la Bosnie entre dans une nouvelle ère. Ces manifestations unissent le peuple au-delà des divisions ethniques, mais jusqu’à quel point, personne ne peut encore le prédire".

 

Première publication : 13/06/2013

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